Conférences sur canapé

Conférences sur canapé


Manuel Fadat, Sandra et Gaspard Bébié-Valérian, Annie Abrahams, Colette Tron

Les Conférences sur canapé ont commencé il y a quelques années déjà, avec une première série réunissant Manuel Fadat, William Gosselin et Gaspard Bébié-Valérian (BVN et Ach_So_Ja). Activées à plusieurs reprises et en des occasions particulières, un nouveau développement est envisagé actuellement avec une dimension fortement axée sur la rencontre. Prochaine session de travail programmée en juillet 2017, avec Annie Abrahams, Colette Tron et Dorian Reunkrilerk.

La Conférence sur canapé est un dispositif performatif en perpétuelle évolution, réunissant en un temps et un espace donné un certain nombre d'individus, de technologies, d'énergies, de matériaux, pour une expérience collective, avec ou sans spectateurs, connecté ou non, sur le web, autour d'une figure, d'une pensée, d'un discours, de propos, que des performers accompagnent, modèrent, parasitent, lissent, perturbent, interpellent. Situation inédite, indéterministe, la Conférence sur canapé explore, délivre plus qu'elle livre, elle n'est jamais en échec.

C'est aussi une machine critique conduite par de sales gosses, ingouvernables, parfois imbéciles, qui veulent faire des dérapages contrôlés, qui veulent jeter de l'huile sur le feu et du feu dans des gamelles, qui veulent associer librement, désenfler des melons, courir dans les champs de maïs, dévaliser les banques, se jeter dans l'eau froide, pas dormir à l'heure prévue, dire qu'il n'y a qu'une vie, qu'une planète Terre.

Échafaudée, planifiée, elle ne peut pourtant pas être attendue au tournant car elle ne sait même pas si elle va le prendre. Une Conférence sur canapé existe même sans électricité. Dans un bateau. Une Conférence sur canapé est toujours devant nous. Une Conférence du canapé échappe, s'échappe. On ne se baigne jamais dans le même fleuve.

Figure invitée et rôles variables


Le conférencier – délivrant une pensée – un contenu, des thématiques, des problématiques, choisit les modalités de sa participation, et plusieurs actants-performers peuvent au choix accompagner, compléter, parasiter cette pensée. La présence de la totalité du groupe n'est pas systématique, l'un des membres pouvant être représenté selon différentes formes (images, textes, symboles, restitution d'entretien, citations, discours de personnalités médiatiques, penseurs, etc.).


Plus où moins importants selon les conférences, les rôles sont sans hiérarchie. Aussi, concrètement, la figure qui fait autorité peut-être renversée. Nombreuses formes sont possibles. Pour illustrer, il est possible d'imaginer une répartition de type conférencier + détracteurs, commentateurs ou interprètes (parasitent, répondent, réfutent, accompagnent) + modérateur (à la lisière de l'espace performatif, témoin(s) qui relaient, articule entre la sphère privée de la performance et la sphère publique, online.) + régisseur. Métaphoriquement, il n'y a jamais une seule personne sur un canapé.

Dialectique et dispositif


La question de l'autorité est « centrale ». Elle est toujours mise en jeu. L'auteur invité peut créer une colonne vertébrale, mais celle-ci peut être tordue ou droite. Il est particulièrement intéressant de performer avec une personne dont on peut ne pas partager, partiellement ou absolument, le point de vue, une personne dont l'univers nous échappe. Comme il est intéressant de performer avec une personne dont on apprécie les positionnements mais qui aurait une tendance à la monopolisation. S'il n'est pas absolument question d'être dans le conflit d'idées ou l'opposition, il se peut que la personne invitée, qui est toujours informée des enjeux et perspectives choisisse de participer parce que le modèle ou le processus l'intéresse, comme une une façon d'aller sur le ring. Philosophiquement, la Conférence sur canapé met en branle la notion de vérité, comme elle met en branle celle de réel ou de système.


D'un point de vue technique, il est toujours question de s'appuyer sur un dispositif (machine métadiscursive, imaginiste) propice à la performativité composé d'un ensemble de machines, d'instruments, de matériaux. Nous nommons sommairement ce « dispositif » – toute référence à la définition qu'en donne Giorgio Agamben est assumée – la « régie technique ».


Nous jouons des contradictions. S'il est nécessaire de « faciliter la technique » afin qu'elle ne constitue pas une entrave trop importante à la réalisation de la conférence, il est toutefois important que puissent advenir des accidents (créant ainsi des brèches, des voies). Ces accidents peuvent-être tout à fait inattendus ou provoqués durant la conférence, spontanément. Il est en effet sage d'accepter que les choses nous échappent et glissent. La conférence devient alors une métaphore de l'existence (vanité).


Quoi qu'il en soit, la régie technique (orchestration, gestion son, vidéo, flux streaming) est associée à un ensemble d'outillages pour le travail de manipulation textuelle, visuelle, sonore.


En outre, il apparaît qu'une conférence défie la notion de spectacle. Si celle-ci peut s'avérer spectaculaire, ce n'est pas du spectacle, encore moins un spectacle qui se répète. Le contenu est à renouveler (d'où le changement de conférenciers), et chaque conférence est une situation/interface qui met en jeu la rencontre.

Conférence et anti-conférence


Conférence et anti-conférence. Cadrer mais surtout décadrer. Configurer, mais surtout échapper à la configuration, au cadre, à la définition (c'est dialectique). Si une conférence "est" une conférence, c'est aussi une prise de distance avec le classicisme et l'académisme de la conférence (le canapé comme moteur, dans l'historique).


Toujours en recherche, la conférence est le moment du détournement, contournement, retournement, ensemble. Jouer pour inventer, plus que d'être le jouet. Jouer pour comprendre les schémas. Jouer pour construire et déconstruire, mais jamais pour détruire.


Chose, processus, modèle, manière, matière,vivante, une Conférence sur canapé (nous) appelle. Elle formule la demande d'exister. Elle se manifeste. Elle veut s'exprimer, parfois exploser. Elle est une rencontre, un évènement complexe, un écosystème préparé mais non-directif, jamais délié de l'environnement macroscopique et microscopique ni du contexte social et politique dans lequel elle apparaît. Elle organise et occasionne les conditions de possibilités d'une création multidimensionnelle se nourrissant de tout ce qui la fabrique et n'anticipe pas sur ce qui risque d'advenir. Prétexte, gestation, communauté ponctuelle, c'est une façon de s'unir pour éprouver limites, de faire éclore. Un dépassement comme moteur, pas comme croyance. Elle joue avec les frontières, la vérité, le réel, les cadres, les bordures, qu'elle travaille, remue, bouscule. Elle est moyen. Elle est outil de modélisation et de fabrication assistée par le désir de création, outil de mise en jeu de la prise du pouvoir, elle regarde encore ses enjeux. Il tient à chacun de déjouer l'autorité du conférencier. Il tient à chacun de déjouer l'autorité lorsqu'elle se manifeste. Au choix ambiguë, contradictoire, narrative, discursive, broyeuse, polisseuse, fraiseuse, sérieuse ou boufonne, buffo ou buto, comédie, mystère et tragédie, labyrinthe, elle orchestre et chorégraphie la complexité des rapports sociaux. Elle est une harmonie de cuivres, d'ors et d'argents.


Totalité organique (en même temps organologique1), elle prend en considération l'actance et la vivance de tous les objets, machines et flux qui la composent – se rapprochant en ce sens de la récente théorie dite de l'acteur-réseau. Comme le dirait Simondon, elle est allagmatique.


Énactive, autopoïétique, mettant en scène les corps et les esprits, elle designe un monde occassionnel (utopie concrète) pour vivre, pour penser, pour sentir, pour exister, pour interpréter, pour mettre en crise, pour constater, pour tout, pour rien. Espace de liberté, capsule, creux dialectique au fond duquel nous jetons l'omelette du chaos, soupe cosmique, mue par la différence et la répétition, multiréférentielle, transgénérationnelle, elle malaxe l'ordre du discours, elle emprunte, elle digère, recompose, décompose, synthétise, précipite, elle active des idées, des signes, des expressions, des gestes. Elle appartient à l'histoire de la création comme l'histoire de la création lui appartient. Elle connaît ses classiques. Elle n'oublie pas qu'elle s'inscrit dans des généalogies. Elle n'oublie pas qu'elle est traversée, traversable.


Elle rayonne, elle est accélérateur de particules : c'est son côté ambitieux. Mais elle est aussi anamorphose, vanité : c'est son côté fantastique. Elle est « précieuse précarité ». Mais elle peut-être ring, tatamis, terrain de combat, lieu de l'adversité : c'est son côté teigneux. Variable, modulable, combinatoire, chaque conférence, empreinte d'une dimension libertaire, implique la parole, le mot, l'image, le flux, l'énergie, la sensation, le temps, les comportements symboliques, l'animisme. Elle noue et dénoue, construit et déconstruit, paraphrase, métaphrase, déphrase, fait du bruit comme elle parle du silence, débride, s'amuse avec les codes, les schémas, l'encodage, le décodage. Elle permet de continuer d'arpenter le monde, de voyager, de méditer, de projeter, de ne pas subir.


Entre écriture et improvisation, action, provocation et participation, maîtrise et lâcher prise,elle est apprentissage, hurlement et murmure, typhon et brise, à la recherche des équilibres. Elle rend confus le là et l'ailleurs, s'enrichit de la rencontre, bouge tout le temps. Miroir, prisme, trou de ver, elle nous offre d'entrevoir, de percevoir, et ne se veut qu'options, territoires, hypothèses, usages potentiels, prise de distance.


 



1En référence à la définition qu'en donne Bernard Stiegler.



 

Prochain rendez-vous

5, 6 & 7 juillet 2017 / Le Vigan

Invité : Dorian Reunkrilerk

Considérer le monde comme un ensemble de relations à comprendre et activer : la démarche de Dorian Reunkrilerk se situe entre le design (pratiques et théories), le curating et s'intéresse aux pratiques collaboratives des open labs.

 

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