Conversation avec Alain Badiou

Conversation avec Alain Badiou


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Tout d’abord je soutiens, comme vous le rappelez, que l’existence de la politique elle-même, en tant que partie du réel, propose toujours plus ou moins la possibilité d’une jonction, d’un point de capiton avec l’art. Je le soutiens et j’y reviendrais. Mais je soutiens aussi que, considéré comme procédure de vérité, comme je le dis dans mon jargon, l’art reste disjoint de la politique. Il ne lui est pas identique en tous les cas. Ni par ses enjeux immanents, ni par la nature de ses procédures, ni par le type de sujet qu’il construit etc. L’art reste distinct de la politique. 

Le problème est de savoir comment cette thèse de différence peut se combiner avec une thèse d’articulation, étant entendu que le modèle hérité en la matière a toujours été, quand même, le modèle dominant, soit celui d’une subordination de l’art à la politique. L’expérience historique de cette affaire, ça a quand même été de dire que l’art, en effet, doit être engagé, ce qui veut dire qu’il doit être au service de la politique, en réalité au service d’une politique, finalement, et il doit donc accepter une forme de contrôle de son devenir sous la législation politique. Par conséquent, l’engagement se retourne en soumission. Il faut avoir les yeux ouverts là-dessus.

En fin de compte, les artistes acceptaient, de nombreux artistes l’ont accepté d’ailleurs, d’être dépendant d’un espace politique représenté par une autorité institutionnelle, qui était le parti ou l’État, ou le parti-État. Nous en sommes là. 

Cet entretien a été réalisé par Manuel Fadat en 2009. Il a été publié par les éditions Appendices.