Eijah Liisa Attila, Omer Fast et Rabih Mroué : une forme pour le politique.


Eijah Liisa Attila, Omer Fast et Rabih Mroué : une forme pour le politique.

Eijah Liisa Ahtila est une artiste-vidéaste finlandaise qui met en scène les drames humains, comme le deuil, la séparation, la guerre, la solitude, la folie...

L'exposition présente une série de vidéos, des photographies et sculptures. Mais ce sont bien les vidéos qui présentent tout l'intérêt de cette rétrospective.

Les vidéos d'Eijah Liisa Ahtila sont construites autour d'une histoire dont la narration dresse les contours d'un récit, que le spectateur est amené à compléter parce qu'il y reconnait, dans la fiction, son quotidien. Le style est très cinématographique et le soin apporté aux détails (décors, montage) est minutieux. Ce sont des œuvres élaborées qu'invente Eijah Liisa Ahtila : elle met en place des dispositifs complexes aussi bien dans ses vidéos que dans la façon de les présenter.
Ces dispositifs reflètent un souci de va et vient : le narrateur s'adresse directement au spectateur à qui il se confie, créant ainsi un pont entre sa fiction et notre réalité. La parole elle-même, au-delà des mots, sert de vecteur empathique lorsque la voix du narrateur se superpose à celle d'un autre personnage.

Parmi toutes les œuvres proposées : Where is Where ? est la plus aboutie. Where is Where ? prend pour thème un drame déroulé lors de la guerre d'Algérie, où deux garçons algériens assassinèrent leur ami français en réponse aux exactions de l'armée française.
Pour traiter un tel sujet, Eijah Liisa Ahtila transpose les drames de cette période dans son quotidien. Les évènements et personnages de l'époque pénètrent peu à peu la réalité de la narratrice.
La vidéo est une installation à quatre tableaux projetés sur chacun des murs de la salle, immergeant ainsi complètement le spectateur. Un cinquième, puis un sixième écran fonctionnent, à l'entrée et à la sortie, comme une préface et une postface. Les quatre écrans enveloppant les spectateurs constituent tantôt une fresque continue, tantôt des panneaux qui se complètent et se répondent par le jeu narratif. Ainsi un personnage évolue dans son époque dans un écran pour reparaitre, dans un même mouvement, dans le suivant , à l'intérieur de la maison de la narratrice.
Eijah Liisa Ahtila utilise la transposition, la superposition des calques historiques, visuels et narratifs. Ce dispositif permet d'abolir les distances de l'histoire, des hommes et des femmes, de leur drame passé et actuel, mais aussi du narrateur au spectateur et de l'œuvre au public.
L'illustration ainsi faite, d'un évènement passé qui remplit de questionnement et de doute la narratrice, renvoie à une certaine universalité : celle de la mort comme réponse désespérée et impossible face à l'injustice.
Eijah Liisa Ahtila, en mettant en scène cet évènement passé, nous parle de notre présent et de nos paradoxes, ceux qui nous éloignent des drames tout en les conviant par les médias dans nos foyers.
D'une certaine manière, Eijah Liisa Ahtila réussit à inverser ce processus et convie le spectateur à partager les images qui le rapproche du drame.

Le résultat est une œuvre très humaine qui ne peut laisser indifférent. Ce n'est pas de l'art politique mais il produit du politique. En cela, il ressort de ce travail une sincérité et une efficacité qui vaut tous les longs discours de certains artistes dits activistes.

C'est le même constat qui ressort de l'exposition Les Inquiets au Centre Beaubourg. Le retour à la forme apporte une dimension supplémentaire par le renversement du média (ici la vidéo). Omer Fast a ainsi mis en place une vidéo déroutante Casting. Le spectateur entre dans une salle où il fait face à un écran sur lequel est projetée une vidéo fonctionnant comme un roman photo. Les acteurs posent et tentent de rester figés. Les images qui se succèdent ainsi déroulent deux histoires qui se mêlent et s'entrecroisent autour du même personnage, celui qui passe un casting et est invité à faire une improvisation. Il raconte alors comment il s'est trouvé embarqué en Allemagne dans une romance dangereuse avec une jeune fille instable et comment il a été victime d'un attentat et tué un innocent durant sa mobilisation en Irak. Les deux histoires défilent ainsi, comme autant de diapositives, se perturbant l'une l'autre dans un effet d'irréalité accru, la romance côtoyant la mort et l'actualité de la guerre irakienne. La photographie, la pellicule, les couleurs vives, le maquillage et le casting reproduisent parfaitement l'ambiance d'un plateau de cinéma, avec un kitch et un surfait dignes de Jeff Koons.
Lorsque le spectateur a l'idée de contourner l'écran, qui trône suspendu au centre de la salle, il fait fasse à un contraste très frappant car inattendu. Il y a en fait un côté pile et un côté face de l'écran. La bande son est commune, mais de l'autre côté la scène est tout-à-fait différente. Il s'agit non plus d'une image spectacle mais d'une interview, tournée en caméra numérique et en conditions directes. Le narrateur est en fait l'interviewé et l'on peut voir son véritable visage et les émotions qui s'y lisent. La vidéo laisse clairement apparaitre que les deux histoires sont en fait des témoignages qui ont été découpés et montés. La reconstruction de ces témoignages laissent alors éclater la réalité de ce qui nous est donné à entendre et surtout la réalité du drame : l'attentat et la mort d'un innocent. Se pose alors la question de la vérité : laquelle des deux images est la plus vraie ? Si l'on part du postulat que le narrateur dit vrai et qu'il s'agit d'une expérience vécue, l'interview est l'image vraie. Mais si l'interviewé invente les deux histoires, c'est l'image cinématographiée qui est vraie car elle dit ce qu'elle est, alors que la deuxième peut vouloir paraitre ce qu'elle n'est pas. C'est toute l'ambigüité de cette installation vidéo d'Omer Fast qui résume parfaitement la complexité de l'image-fiction et image-document. On rejoint ici le modèle de Peter Watkins et de ses œuvres fictives prenant l'aspect du documentaire, comme dans Punishment Park, et qui peut nous faire accepter le fictif comme vérité par son potentiel de crédibilité.

C'est cette force du paradoxe qui manque peut-être à la vidéo d'Akram Zaatari qui filme selon une esthétique univoque le départ à la guerre de deux hommes libanais, qui se préparent ensemble avant de prendre des voies et des chemins séparés. Cette esthétique est celle épurée de l'image directe, brute, qui opère une mise à distance avec la fictivité du film. Mais l'apparente réalité décline face à une mise en scène qui rappelle par trop des clichés : elle devient imagerie. Dépeindre de façon réaliste une réalité, ne la rend pas pour autant plus vraie et plus réel aux yeux des spectateurs. Elle n'abolit plus cette distance qui a été creusée par l'image-spectacle.

Cette difficulté a bien été comprise par Rabih Mroué qui évoque Three Posters, une réalisation qui met en scène une vidéo de martyr. Rabih Mroué fait face au spectateur et raconte la genèse de Three Posters :
c'est la main mise sur une bande originale d'une vidéo de martyr qui lance le projet. Elle montre les hésitations et les répétitions du martyr parmi lesquelles une version ultime est destinée à être sélectionnée par les média. Rabih Mroué raconte alors le cheminement conceptuel et formel de Three Posters : une performance où le public est invité à visionner sur un téléviseur une vidéo dans laquelle Rabih Mroué reproduit les conditions et les paroles du martyr dans ses différentes versions. Le caractère unique et ultime de la parole du martyr s'efface alors pour laisser place à un homme face à la mort et à sa postérité. La vidéo terminée, Rabih Mroué sort d'une du fond de la scène, révélant ainsi le décors de la vidéo et un dispositif de diffusion directe de l'image : il s'agit en fait d'une interprétation et non d'un simple enregistrement.
Après avoir résumé Three Posters, Rabih Mroué fait part de l'impossibilité de répéter cette œuvre depuis le développement de l'imagerie du martyre post "11 septembre". Cette imagerie condense en un signe une multitude de sens et de problématiques, ce qui empêche toute représentation de la complexité qui se cache derrière un tel acte ainsi que des spécificités nationales et politiques du martyr. La simplification et l'amalgame ont réduit à une impossibilité de dire et de montrer par la représentation. C'est donc par une voie détournée que Rabih Mroué engage un dialogue avec le public.

Ce qu'Eija Liisa Ahtila, Omer Fast et Rabih Mroué ont en commun, c'est cette capacité à utiliser l'art comme une force de renversement des formes et des dispositifs de l'image pour en interroger la portée politique. Ils n'ont pas ce rapport frontal qui s'épuise contre le spectacle. Ils utilisent le spectacle contre l'irréalité et l'immatérialité qu'il instaure dans le rapport entre les hommes. C'est par leur créativité d'artiste qu'ils instaurent une synthèse d'un renouveau esthétique et conceptuel.