Entretien avec Célia Pascaud, Artiste (février 2015)

Entretien avec Célia Pascaud, Artiste (février 2015)


MF : Chère Célia, nous travaillons sur un sujet particulier, une recherche à propos des créations actuelles combinant le verre et les nouvelles technologies. Comme je le mentionne lors de tous les entretiens, l’idée est d’observer ce qu’il se produit des points de vue esthétique, artistique, plastique, symbolique, quand des artistes choisissent de combiner ces deux champs. Nous nous intéressons bien évidemment également aux raisons de cette association, qui peut prendre des formes extrêmement variées, et à une approche critique de la question des « nouvelles » technologies numériques, qui n’ont parfois de « nouveau » que le mot, puisqu’elles existent déjà, bien qu’elles s’inscrivent dans des pratiques et des façons de penser qui peuvent quant à elles s’avérer « nouvelles ». Je vous ai donc contacté parce que vous êtes artiste, faisant en l’occurrence usage du verre, et parce que vous utilisez également des technologies numériques dans votre travail. Quelles sont les nouvelles technologies que vous utilisez et pourquoi avez-vous choisi ces nouvelles technologies?

CP : La confrontation entre le matériau tangible bien que translucide qu'est le verre et la matière sonore volatile et insaisissable m'intéresse. (J'ai un premier parcours de réalisation et montage sonore avant ma formation de verrier). J'ai ainsi réalisé des installations  constituées de pièces en verre et musique électroacoustique. La pièce Le tout blanc par exemple, est constituée d’éléments de montagnes en pâte de verre, accompagnés d'un paysage sonore (composé de prises de sons en nature et en studio retravaillées). A cette occasion j'avais également réalisé une courte vidéo à partir d'images 3D. Ces « nouvelles technologies » me permettent de tirer ce fil étroit entre réel et imaginaire, réalité et numérique, et proposer une sorte de voyage dans ces paysages virtuels.

Pour cette pièce, les nouvelles technologies ont aussi été un outil dans le processus même de fabrication grâce à la modélisation 3D de données topographiques. J'ai sélectionné des extraits de paysages (sur Google earth par exemple) que j'ai importé dans un logiciel 3D pour les retravailler et obtenir un fichier numérique prêt à être utilisé par une fraiseuse 3 axes. (J'ai eu accès à ces technologies via un fablab (au Cerfav en Lorraine essentiellement mais aussi dans les fablabs de Nancy et de Barcelone).

La fraiseuse vient façonner un morceau de polystyrène (ça peut aussi être de la cire) en suivant les formes précises de mon fichier. Ce polystyrène devient ensuite mon maitre modèle pour réaliser le moule en plâtre réfractaire dans lequel je coule mon verre. Les nouvelles technologies sont ici un outil au service du projet et les techniques artisanales ancestrales ont toujours toute leur place dans le processus.

La fraiseuse me permet de réaliser des pièces qu'il serait difficile voire impossible d’exécuter à la main : reproduire des paysages réels ou les « trafiquer », ou miniaturiser. Ainsi pour les pièces « Parcelles », j'enferme des micro-paysages sous verre comme dans les anciennes boules à neige. En surface on voit des traces horizontales rappelant les courbes de niveaux et qui sont aussi la trace visible du processus de fabrication avec l'intervention d'une machine, la fraiseuse.

Pour un autre projet qui reste pour l'instant une recherche, j'ai utilisé un laser, pour graver sur verre. Je voulais réaliser un vinyle en verre qui contiendrait une piste sonore tout en sons de verre. Après avoir réalisé la pièce sonore, j'ai réussi à la convertir numériquement des microsillons en 3D. L'objectif était ensuite de venir graver au laser ces microsillons sur un disque en verre, en dosant l'intensité des rayons. Malheureusement  mes premiers essais de gravure n'étaient pas assez fins et une erreur sur le logiciel ne m'a pas permis pour l'instant de mener à terme ce projet. Mais j’apprécie pour nourrir mon travail, de pouvoir ainsi faire ces aller-retour entre matière et virtuel, tout en confrontant les matériaux.

J'ai eu l'occasion d'utiliser aussi un plotter de découpe, très utile pour obtenir des caches pour le sablage de motifs très fins et précis sur des pièces en verre.

MF : Il y a donc une place pour les technologies numériques dans vos œuvres. Et à vous entendre, ce ne sont donc pas les nouvelles technologies qui en premier lieu génèrent des formes et des idées. On peut donc dire qu’il y a toujours un équilibre subtil entre idées, formes et technologies, c’est bien cela ?

CP : Il y a bien-sûr la fonction première d'outil technique au service de l'idée de départ, comme je l'ai montré dans la précédente question. Pour simplifier le processus, être plus efficace ou plus précis. Ou encore permettre d'obtenir des modèles irréalisables à la main (ex : topographie réelle, miniaturisation).

Mais ce qui m'intéresse aussi c'est l'aspect « ouverture ». Ces technologies, vecteur de nouveauté et d'inconnu, deviennent en soi matière à questionnement artistique. Dans le projet sur les vinyles et la matérialisation du son, c'était cela qui était enthousiasmant, ces va-et-vient entre l'idée de départ et les contraintes et potentiels des nouvelles technologies qui créent de nouvelles interrogations et possibles en modifiant la recherche initiale.

MF : Que pouvez-vous dire au sujet de l'impact des nouvelles technologies dans vos créations ou plus largement dans les créations en verre aujourd'hui? Pensez-vous que les nouvelles technologies peuvent « enrichir » la création de verre (dimensions esthétiques, artistiques, formelles, plastiques).

CP : Je suis curieuse du rôle des nouvelles technologies dans la mesure où il permet de faire rencontrer des mondes, en rapprochant artistes, scientifiques et techniciens ou ingénieurs. Les pratiques évoluent autour de projets transversaux. L'apport de ces nouvelles technologies c'est la richesse des croisements et hybridations qu'elles encouragent, comme de nouvelles « correspondances », plus complexes et plus décalées peut être. Ca vient poursuivre des pratiques et des mouvements entamés depuis nombreuses années avec la vidéo, le numérique, etc. Mais auxquels les artistes et artisans du verre s'ouvrent juste.

Les nouvelles technologies et notamment les fablabs peuvent apporter efficacité et gain de temps parfois, mais je ne suis pas sûre qu'ils puissent devenir comme certains le souhaitent ou le craignent, un lieu révolutionnaire pour l'artisanat avec une transformation complète de la création ou la production (fabrication de séries, etc).

Et personnellement dans ma pratique je tiens à conserver le lien aux techniques manuelles et à l'atelier comme lieu physique de la création et fabrication. L'intervention en fablab ou autre ne vient pas se substituer à ce lien charnel et tactile à la matière que recherchent les artisans d'art et nombreux plasticiens. Ce qui est précieux c'est plutôt qu'ils ouvrent des espaces d'expérimentation artistique, d'ouverture de champs ou d'avancées sur des fonctions nouvelles auparavant inaccessibles à la main de l'homme.

Et c'est assez passionnant aussi car ce sont des lieux et des personnes qui représentent aujourd'hui une culture alternative, voire une contre-culture, porteuse d'une vision libertaire de résistance à la privatisation des technologies, inspiré d'une éthique collaborative, de partage des savoir-faire, du logiciel libre, des free commons, et des médias alternatifs.

MF : Quelles sont les limites de l'utilisation des nouvelles technologies / technologies numériques dans l'art du verre aujourd'hui ? L'utilisation des nouvelles technologies devrait-elle être accompagnée, selon vous, d'une réflexion critique sur les nouvelles technologies elles-mêmes en termes social, politiques, écologique, économique, etc. ?

CP : Bien sur ces nouvelles technologies ne remplaceront pas le caractère sensible de la relation entre la main de l'homme et la matière. Au contraire, la mise en contact et en contraste avec ces technologies « froides », ne peux que la valoriser.

Une réflexion critique est essentielle, d'autant plus quand il y a des effets « mode » comme en ce moment avec les fablabs et autres new tech qui monopolisent aussi tous les crédits publics et la communication institutionnelle !

Par ailleurs ce serait utile de nourrir le questionnement sur les tensions entre l'utopie démocratique et libertaire d'une partie des new tech (notamment les fablabs), les attentes énormes qu'elles suscitent, leurs limites techniques encore importantes (en terme de taille et de matériaux, etc) ainsi que les pressions financières (notamment des investisseurs alléchés par le filon) auxquelles elles commencent à faire face.

MF : Peut-être pouvez-vous citer une œuvre qui (ce peut être l’une de vos œuvres, bien entendu) vous « touche » plus particulièrement (puisqu’il est question d’affect) qu’une autre dans celles qui font se rencontrer verre et nouvelles technologies ?

CP : Pas simple de répondre à cette question... sans doute parce qu'il y a encore trop peu d'oeuvres de ce type. Je pourrais parler par exemple des expériences de Markus Kayser dans le désert et de son verre solaire !

 Photo : Célia Pascaud, Parcelle, 2013, photographie François Golfier.