Entretien avec David Arnaud, « Artiste = Artisan » (janvier 2015)

Entretien avec David Arnaud, « Artiste = Artisan » (janvier 2015)


MF : Bonjour David. Je t'ai contacté en tant qu’artiste et plus particulièrement « artiste = artisan » ayant également reçu une formation dans les arts du verre au Cerfav (Centre de formation aux arts du verre), où tu travailles désormais en tant que graphiste et formateur. Nous avons engagé, avec l’association OUDEIS, une recherche à propos des créations actuelles combinant le verre et les nouvelles technologies. Nous en sommes actuellement au tout début du projet. Lors de la première phase de la recherche, nous avons suivi des pistes dans plusieurs domaines connexes, arts du verre, design, arts numériques et nous nous sommes intéressés à toutes les configurations.

Comme je le mentionnais à quelques interlocuteurs, l’idée n’est pas de repérer une catégorie d’artistes ou de designers, de mettre au jour une nouvelle « chapelle » tendance, ou un domaine de l’art, mais d’observer ce qu’il se produit des points de vue esthétique, artistique, plastique, symbolique, quand des artistes choisissent de combiner ces deux champs. Nous nous intéressons bien évidemment également aux raisons de cette association qui peut prendre des formes extrêmement variées, bien que généralement, la majorité des exemples et des discussions s’orientent pour l’instant plus, au stade où en est notre recherche, autour de la question des verriers ou designers faisant usage de technologies numériques plus que d’artistes numériques faisant usage du verre.

Il est entendu que de nombreuses questions jaillissent, qu’il conviendra d’agencer après réception d’un ensemble d’entretiens (Richard Meitner, Angela van der burght, Erica H. Adams, Anna Mlakowsky, Philippe Garenc, Erin Dickson, Geoffrey Mann, Antoine Brodin, Célia Pascaud, Markus Kayser, StudioDrift, etc.), sur les rapports entre art et technologies, art et science, histoire du verre (qui se situe toujours entre art et science), usage du verre dans l’art et dans le design, particularités physico-chimiques du verre, l’intérêt des nouvelles technologies dans l’art ou le design du verre, et fonction des œuvres, des questions de sens, d’éthique, de discours pourquoi pas poétiques, sociaux, politiques (mais également, comme déjà mentionné esthétiques, plastiques, symboliques, etc.). Sans oublier que l’expression « nouvelles technologies » recouvre plusieurs acceptions. Sans oublier non plus que chaque œuvre est polysémique et que chaque artiste trouve son propre équilibre en jonglant avec toutes ces dimensions. Sans oublier encore que nous sommes à l’ère du numérique, et dans une période passablement complexe, riche d’enjeux et de perspectives, tout aussi passionnante qu’effrayante, ce qui soulève de nombreuses questions éthiques ou philosophiques, voire sociales et politiques (sur l'usage des nouvelles technologies compte tenu des problématiques en termes économique ou écologique par exemple, mais également sur la révolution technologique qu’aimeraient voir advenir certains). Questions de sens, de formes, d'enjeux poïétiques, donc, mais également des questions philosophiques.

Voici ma première question. Quelles sont les nouvelles technologies que tu utilises et pourquoi as-tu choisi ces nouvelles technologies ?

DA : En fait ces «  nouvelles technologies » comme on les désigne aujourd'hui ne sont pas si nouvelles, le matériel qui constitue une carte arduino est largement hérité du matériel que mon père utilisait au début des années 80 lorsqu'il bidouillait des Oric atmos avec ses copains dans leur club informatique. La révolution s'est surtout exprimée dans l'extension de la capacité de stockage, la miniaturisation et la programmation.

Ceci pour dire que s'il y a quelque chose de « nouveau » dans notre époque, cette nouveauté n'est pas tant une génération spontanée que le résultat d'une longue histoire des techniques et des systèmes techniques comme l'ont pensé Gilbert Simondon, Bernard Stiegler ou encore Richard Sennett avec une approche plus matérialiste. D'une manière plus pertinente, ce qui apparaît comme nouveau, c'est une démocratisation de l'accès à ces techniques et une croissance des porosités avec d'autres champs comme l'art ou l'artisanat. De ce point de vue ce que nous observons est sans commune mesure en comparaison avec des époques plus anciennes. Finalement, ce n'est pas tant quelles machines ou technologies j'utilise, mais surtout quels nouveaux individus (donc compétences) vais-je devoir consulter, apprendre (techniciens, designers, artistes, etc.) pour parvenir à réaliser mon projet.

Pour en revenir à la question, je viens actuellement de finaliser un objet utilisant de l'électronique (micro-contrôleur), une cuillère à glace en inox, deux figurines noch, et des éléments imprimés en 3D. Initialement, le projet contenait une pièce de verre, mais sa mise en œuvre dans ce contexte n'était plus très juste. L'idée de cet objet remonte à quelques années déjà. Je souhaitais réaliser une « sculpture sensible » capable d'interagir avec le regardeur. De par mon histoire, c'est assez naturellement que je me suis tourné vers la technologie des microcontrôleurs. Malheureusement, à l'époque, mes connaissances et savoir-faire en matériels et programmation ne me permettaient pas d'obtenir satisfaction. J'ai donc passé du temps à apprendre auprès de spécialistes (essentiellement via internet blog et forum), le projet a mûri et je me suis lancé. Je tiens beaucoup à l'autonomie du faiseur, c'est un élément politique très important pour moi qui prend une dimension formidable aujourd'hui avec l'émergence des ateliers de fabrication numérique (Fablab, makerspace etc.)

MF : Quelle est la place des technologies numériques et des nouveaux médias dans tes œuvres ? Sont-ce les nouvelles technologies qui génèrent des formes et des idées ? Ou vice-versa? Ou il y a toujours un équilibre subtil entre les idées, les formes et les nouvelles technologies ?

DA : Indubitablement, il y a un équilibre qui s'est créé entre les technologies numériques et la production de mes objets ou encore des objets que je peux voir produit par d'autre (artiste ou artisan). C'est un schéma complexe qui me semble parfois retourné sur lui-même. Une matière nouvelle, un process inédit peut devenir l'occasion de la création de nouvelles formes, dans mon cas il s'agit toujours d'un prétexte pour cheminer dans un champ hors de celui qui était le mien dans un projet précédent. D'ailleurs il m'arrive très souvent de modifier la matière/technique nouvelle ou le process - qui m'avait séduit au départ - en cours d'élaboration, pour coller au plus juste de l'idée et du sens original

On peut trouver de cette manière une palette très riche de représentation des technologies numériques et des nouveaux médias dans les œuvres des artistes. Par exemple, j'imagine que l'implication du numérique de l'électronique et de la mécanique pour Thibaut Brevet est très différentes de celles de Xavier Veilhan ou Loris Gréaux, qui, pour ces deux derniers, officient comme des artistes chefs d'orchestre faisant appel à des prestataires du numérique sans pour autant que le résultat de l'œuvre comporte des éléments numériques ou digitaux. Personnellement, cet équilibre subtil dont tu parles tient plus de l'expérience du chemin à parcourir ou parcouru que du résultat final.

MF : Que peux-tu dire au sujet de l'impact des nouvelles technologies dans tes créations ou plus largement dans les créations en verre aujourd'hui ? Pense-tu que les nouvelles technologies peuvent « enrichir » la création en verre (dimensions esthétiques, artistiques, formelles, plastiques) ?

DA : Il serait difficile de douter de leurs impacts vu l'assimilation de ces technologies dans notre quotidien le plus proche. Après, la question que l'on serait en droit de se poser, c'est l'importance de cet impact d'une manière générale et sa qualité ? Faute d'étude critique précise, je n'ai que l'expérience de mes observations (qui sont très subjectives) en tant que formateur au Cerfav. Donc oui de toute évidence les nouveaux outils numériques apportent quelque chose à la création en verre, parfois, il s'agit d'un enrichissement et parfois, c'est le contraire qui se passe. Comme toutes les techniques, le numérique offre des possibles, c'est-à-dire un potentiel de découvertes, d'originalité et d'invention. Mais s'emparer de ces outils pour dire des choses qui questionnent et rendent la vie meilleure pour le regardeur de ces œuvres en verre c'est une autre paire de manche, qui ne se situe ni dans les nouvelles technologies ni dans la mise en œuvre du verre. Pour autant les nouvelles technologies soulèvent deux problématiques inédites dans le monde du verre et de façon plus générale dans celui de l'artisanat d'art. Ces problématiques sont de deux ordres : le temps, et la transmission.

Nous sommes témoins d'un choc frontal entre les natures mêmes de ces deux systèmes techniques : verre et technologies numériques, en effet le temps d'apprentissage chez l'artisan est un temps long, il n'est pas question de dire que l'apprentissage d'une technique numérique ne le soit pas, mais cette dernière bénéficie entre autres, grâce à la mémoire machine de la capacité de ne pas avoir à tout recommencer (le fameux cltr Z). Donc l'artisan ou l'artiste autonome, aujourd'hui, se voit contraint – s'il souhaite élargir son champ des possibles avec le numérique – de souscrire à une certaine dissociation assez inconfortable et dans le cas contraire les nouvelles technologies produiront de la discrimination sans le vouloir.

Le second point tout aussi important concerne la capacité à transmettre, prenons le cas d'un souffleur de verre : beaucoup de sa mémoire se situe dans son corps et la verbalisation ne transmet que de manière imparfaite la pratique, comment les technologies numériques dont on peut copier-coller indéfiniment le langage peuvent-elles cohabiter avec des pratiques aussi sensibles, le doivent-elles d'ailleurs ?

En ce qui me concerne je trouve ce choc frontal très excitant car tout reste à inventer et je crois profondément que la résolution de ces problématiques passera par l'invention de nouvelles formes de formation... Car l'esthétique qui prévaut finalement est une esthétique de soi avec les autres.

MF : Selon toi, quelles sont les limites de l'utilisation des nouvelles technologies / technologies numériques dans l'art du verre aujourd'hui ?

DA : Limites techniques ?

MF : Lorsque je parle des « limites », il s’agit de toutes les limites que tu pourrais constater dans l’usage des nouvelles technologies dans la création en verre, limites « technologiques », « artistiques » ou « esthétiques » et même politiques, économiques, écologiques. Ce qui m’intéresse c’est ce que ces « nouvelles technologies » peuvent « apporter » - même si il faudrait nuancer un peu l’idée « d’apport » - et s’il semble que ce soit une histoire de moyens (techniques, financiers, d’accessibilité) et de personnalité (chaque artiste n’abordera pas la chose de la même manière, avec la même façon de sentir, de penser, avec la même pertinence), il semble aussi que c’est dans une réflexion transdisciplinaire et tous azimuts autour de ce sujet que peuvent surgir des choses jusque-là non vues/dites/pensées.

DA : D’une manière générale, l’usage des nouvelles technologies et technologies numériques dans l’art du verre – j’ai toujours un problème singulier avec cette dénomination – serait a priori sans limites pour peu que l’on y mette les moyens. Mais qu’est ce qui fait « art » avec le verre ? La matière, les technologies numériques qui composeraient tel ou tel projet, l’argent dépensé pour la réalisation d’un projet qui mêlerait technologie numérique et verre ? Difficile à dire. Il me semble avant tout qu’il s’agirait de définir un point de départ à expérimenter, par exemple la convergence / fusion entre ceux qui fabriquent le verre, les technologies numériques, ceux qui pensent les nouvelles formes. Traverser ces frontières apporterait beaucoup de réponses. Il faut expérimenter.

Ensuite, d’un point de vue plus technique, je dirais que le verre reste une matière compliquée à mettre en œuvre, que ce soit pour le souffleur de verre comme pour le futur artisan/artiste numérique qui voudra faire quelque chose avec le verre. Ce qui constitue une sérieuse limite.

Le grand fantasme qui rencontre une limite aujourd’hui, reste bien évidemment l’imprimante 3D capable de réaliser des objets en verre. Je ne doute pas de la voir surgir d’ici quelques années, mais le mystère restera entier : que fera-t-on avec !?

MF : En effet, la question mérite d’être posée. L'utilisation des nouvelles technologies devrait-elle être accompagnée, selon toi, d'une réflexion critique sur les nouvelles technologies elles-mêmes en termes social, politique, écologique, économique, etc. ?

DA : Absolument. Elle est déjà à l’œuvre chez certains intellectuels.

MF : Peut-être peux-tu citer une œuvre qui (ce peut être l’une de vos œuvres, bien entendu) vous « touche » plus particulièrement (puisqu’il est question d’affect) qu’une autre dans celles qui font se rencontrer verre et nouvelles technologies ?

DA : Il y a le travail de Daniel Rozin (http://www.bitforms.com/rozin/wooden-mirror-2014) auquel je suis très sensible, pas tant pour son usage du verre mais pour la série des miroirs en bois, céramique etc. Son usage du numérique m'a beaucoup questionné sur le reflet. Très lié au verre (de pare-brise) le travail de Baptiste Debombourg, qui est véritablement superbe. Sinon le travail de Thibaut Brevet. Il n'a pas encore fait de verre, un jour peut-être : http://www.thibault.io/

MF : Les artistes que tu cites n’utilisent pas vraiment le verre, où de loin. Si je ne fais pas fausse route, Rozin t’intéresse en ce sens qu’il questionne la problématique du reflet (associée au verre, mais également aux métaux polis, à l’eau) par des mécanismes contrôlés par des moyens digitaux. Debombourg, si je ne me ne me trompe pas, ne convoque pas les nouvelles technologies, mais davantage la symbolique auxquels renvoient les objets en verre qu’il utilise (radicalisation du discours de Malévitch sur l’abstraction dans « Ultra » / symbolique sociale et politique dans ces installations de pare-brises « brisés » et thermoformés), et Thibaut Brevet « n’a pas encore travaillé » avec le verre mais croise intelligemment les questions de création, design, nouvelles technologies. On aimerait en effet voir comment il créerait avec le verre…

Je te remercie cela dit pour la clarté de tes propos et pour ce retour d’expérience. En effet, comme tu l’énonces, il manque, voire il n’y a pas, sur ce sujet, d’analyse critique, et je dis cela tout en n’étant pas sûr de pouvoir embrasser la chose à l’heure actuelle. En conclusion, je dirais alors qu’il faut créer des conditions pour qu’artistes, théoriciens, chercheurs, observateurs, s’interrogent sur le sujet et fouillent du côté des enjeux, perspectives, mystifications, solutions, limites. Y a-t-il quelque chose que tu voudrais rajouter à chaud sur la question « penser les rapports entre verre et nouvelles technologies », notamment à partir de ce que tu vois se tramer autour du Cerfav ?

DA : A chaud, je me ferais le relais d'une phrase prononcée par Grégory Chatonsky, lue il y a quelques semaines sur l'excellent site Makery à propos des fab labs et qui résume bien ce dont on a parlé plus haut « Il ne s’agit aucunement de remettre en cause la bonne volonté de telles démarches et leur contemporaine nécessité, mais de porter un regard critique et distancé face à une manière de faire qui n’est pas dans le faire et qui s’enthousiasme de préparer le faire, qui en reste aux conditions de possibilités ».

Photo : David Arnaud, God the mechanics (prototype), cuillère à glace, verre, dispositif électromécanique de captation du mouvement, 2015.

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