Entretien avec David King, artiste (french-english)

Entretien avec David King, artiste (french-english)


Manuel Fadat : J'ai découvert vos travaux durant ma recherche concernant les relations entre verre et nouvelles technologies dans la création contemporaine (à « l'ère numérique » ). Vos travaux combinent verre soufflé, taillé, objets en verre, matériaux différents selon le projet, miroirs, philosophie open source, esthétique low tech, électronique et technologies numériques. Vous écrivez : « Je suis contraint de représenter des idées et des images grâce à l'accumulation matérielle et la manipulation. Les objets et installations sont destinés à susciter la participation et cultiver la compréhension, mais en même temps connoter la distorsion, la dissidence et la confusion. J'utilise la lumière, le verre et d'autres matériaux pour transmettre des expériences qui peuvent être transitoires ou désorienter. Je compte exploiter le potentiel poétique de phénomènes créés par la perception visuelle tels que la perspective et l'illusion optique. Ce travail explore les liens entre notre compréhension collective du monde naturel et les moyens par lesquels nous vivons et avons définis ce monde1http://davidjohnking.com/.». Pouvez vous nous en dire plus sur cette combinaison ? Les raisons d'associer verre et technologies digitales ?

David King : Tout d'abord, ma relation avec la technologie numérique est souvent celle d'une aliénation. Je suis, je l'avoue, un peu un luddite, ayant été réticent à intégrer la technologie dans ma vie et quelque peu ambivalent à ce sujet une fois qu'elle fut là. Par exemple, j'ai été un retardataire dans l'adoption du smartphone et au lieu de sentir qu'il eut transformé ma façon d'interagir avec le monde, je crains que cela ait en fait diminué ma capacité à me concentrer et d'être dans le moment présent.

En tant que maker, je suis attiré par des processus dont je peux comprendre la totalité, depuis les fondations jusqu'aux moindres détails. Ce qui est rarement le cas quand j'allume mon ordinateur dont la « magie » du système d'exploitation prévient l'opérateur d'une série trop importante d'erreurs. Les erreurs constituent une part importante du processus d'apprentissage chez les humains. J'ai été attiré par soufflage de verre parce que je pouvais voir ces étapes du processus jouer en temps et espace réels. Je pouvais faire beaucoup d'erreurs et j'insiste sur ce « beaucoup ». Pour cette raison, je crois que je suis attiré par le verre car il permet le type de mise au point que l'expérience d'une technologie inhibe. Et donc je crois que c'est à cause de mon expérience avec le verre que je suis devenu enclin à aborder la nature de la technologie et la façon dont elle affecte notre comportement.

La première raison pour laquelle j'utilise souvent les technologies numériques dans mon travail c'est simplement parce que j'ai eu l'opportunité, durant mes études, de les aborder comme enseignements parallèlement aux autres disciplines plus classiques. Ainsi, programmation, manipulation informatique et conception électronique s'agrègent à mes compétences et me caractérisent dans cette qualité d'artiste formé exclusivement au 21e siècle. La seconde raison, c'est que mon usage personnel de la technologie répond à cette préoccupation contemporaine d'intégrer la technologie dans les processus de fabrication.

C'est une discussion qui a toujours été présente depuis que j'ai commencé mon éducation artistique et c'est particulièrement inévitable dans une discipline centrée sur l'artisanat. Plus on inclut des technologies, plus la création en serait meilleure ? Je n'en suis pas certain mais cela semble être la question du moment. Troisièmement, étant conscient qu'en utilisant les technologies dans un projet - précisément pour aborder la pertinence des technologies dans l'œuvre - souvent ma motivation est de questionner si la technologie n'est qu'une béquille ou bien aborder l'absurdité d'expérimenter le monde à travers la médiation de la technologie.

Je reconnais avoir conçu des projets qui parodient ce type d'art contemporain qui utilise arbitrairement la technologie en subsitut de l'invention créatrice. Les projets récents tels que Untitled (bottle wheel), Sisypuss (glass zoetrope) and Anatomy of a waffle bottle utilisent de la technologie numérique pour faire allusion à de plus anciennes technologies avec l'intention de démystifier leur écart avec les toutes récentes.

Ce passage du prologue du livre de Susan Stewart : « On Longing: Narratives of the Miniature, the Gigantic, the Souvenir, the Collection » résonne particulièrement bien avec mon sentiment sur la technologie et l'art. Je l'inclus ici au cas où cela représenterait pour vous un certain intérêt.

« La technologie complexe de « l'art holographique » efface l'auteur et son référent ; ce qui importe est que cela fonctionne, pas qu'il indique autre chose que lui-même. Ses contenus semblent étrangement dénués d'intention, déconnectés de la sophistication technologique de ses mécanismes: le visage d'une femme, un perroquet dans une cage, des scènes qui ressemblent à celles des cartes de voeux romantiques. Le contenu est vidé de toute possibilité d'interprétation. Alors que l'art moderniste se plaisait à « rendre étrange » le quotidien, cet art technologique adore transformer l'étrange en évidence, transformer le mystère en cliché. Cet art est un art semblable aux spots tv, une mystification de la technologie accomplie en un geste, qui proclame l'innocuité de tout contenu. En fait, sans ce contenu univoque et mimétique, nous ne serions pas en mesure de distinguer les usages artistiques des autres, scientifiques. »

Janvier 2016.

Image : David King, Sisypuss (glass zoetrope)

English version :

MF : Dear David King. I have discovered your works during my research concerning the relationship between glass and new technologies in contemporary creations (in the « digital age»). Your works combine blown glass, cut glass, glass objects, different materials depending of the thematic, mirors, open source philosophy, low tech aestethic, electronics and digital technologies. You say : « I am compelled to represent ideas and images through material accumulation and manipulation. The objects and installations are intended to invite participation and cultivate understanding but at the same time connote distortion, dissidence and confusion. I use light, glass and other materials to convey experiences that may be transient or disorientating. I intend to exploit the poetic potential of phenomena created by visual perception such as perspective and optical illusion. This work explores the connections between our collective understanding of the natural world and the avenues by which we experience and have defined that world2http://davidjohnking.com/.». Could you say us more about this combination ? About the reasons to combine digital technology and glass ?

DK : First of all, my relationship with digital technology is oftentimes one of alienation. I am, admittedly, a bit of a Luddite, having been reluctant to integrate technology into my life and somewhat ambivalent about it once it is there. For example, I was a late to adopt the smart phone and instead of feeling that it has transformed my way of interacting with the world, I am fearful that it has diminished my ability to focus and be present in the moment.

As a maker, I am attracted to processes where I can understand the whole process from the foundation to the minutia of detail. This is rarely present when I switch on a computer and the « magic  » of the OS prevents the operator from making too many mistakes. Mistakes are a huge part of the feedback loop by which we learn as humans. I was attracted to glass blowing because I could see the building blocks of the process play out in real time and space. I could make a lot of mistakes, and I mean a lot. For this reason, I believe I am drawn to glass because it enables the type of focus that the experience of some technology inhibits. And so I believe it was because of my experience with glass that I became inclined to address the nature of technology and how it affects our behavior.

The first reason that I often do use digital technology in artwork is that it feels natural having been required to learn processes such as digital manipulation and physical computing along side more traditional processes while in art school.  Digital technology has always informed the curriculum I have been exposed to as an artist trained exclusively in the 21st century. Second, my personal use of digital technology has something to do with a compulsion to address the contemporary concern of integrating technology into making processes.

This is a discussion that has always been present since I started my formal art education and is unavoidable particularly within a craft centric discipline. Better and more technology equals better craft ? I am not sure, but it seems to be the question of the moment. Third, because I am conscious that when I use technology in a project to address the question of that technologies relevance to the specific meaning of the artwork, oftentimes the motivation is to question whether technology is a crutch or to address the absurdity of experiencing the world through the mediation of technology.

I have been guilty of designing projects that parody the kind of contemporary art that mistakes arbitrary technology as a replacement for creative invention. Recent projects such as Untitled (bottle wheel), Sisypuss (glass zoetrope) and Anatomy of a waffle bottle use digital technology to reference older technologies with the intention of demystifying the space between the old and the new.

This passage from the prologue of Susan Stewart’s book « On Longing » resonated particularly well with my feeling about technology and art. I am including it here in case you have some interest

«the complex technology of “holographic art” erases the author and its referent; what matters is that it works, not that it points to something outside of itself. Its contents seem strangely unmotivated, strangely out of key with the technological sophistication of its mechanisms: a woman’s face, a parrot in a cage, scenes that resemble those of romantic greeting cards. Content is emptied of interpretability. While modernist art delighted in “making strange” the everyday, this technological art delights in turning the strange into the obvious, in mapping mystery onto cliché. Holographic art is an art like that of commercial television, a mystification of technology accomplished in a gesture, which proclaims the innocuousness of all content. In fact, without this univocal and mimetic content, we would not be able to distinguish artistic from scientific uses of the holograph.»

Janvier 2016.

Image : David King, Sisypuss (glass zoetrope)

Notes   [ + ]