Entretien avec Denis Garcia, Directeur du Cerfav (décembre 2014).


M.F : Bonjour Denis, je me permets de vous envoyer quelques questions en tant que directeur du Cerfav (qui a mis en place le Glass Fablab), acteur de la création en verre actuelle, pour une enquête que je mène sur les relations entre verre et nouvelles technologies dans la création actuelle (à l’ère digitale) au sein de l’association Oudeis, laboratoire pour les arts numériques, électroniques et médiatiques. Nous en sommes actuellement au tout début du projet et notre recherche tous azimuts nous a ouvert différents horizons. Lors de la première phase de la recherche, nous avons suivi des pistes, récolté des données, et ce dans plusieurs domaines connexes, arts du verre, design, arts numériques et nous nous sommes intéressés à toutes les configurations.

L’idée, assez ambitieuse, c’est d’observer ce qu’il se produit des points de vue esthétique, artistique, plastique, symbolique, quand des artistes choisissent de combiner ces deux champs (lorsque des artistes du monde du verre utilisent des procédés numériques pour aller vers de nouvelles formes, de nouveaux processus de création ou de mise en œuvre, de nouveaux sens / lorsque des artistes issus du monde de la création « élargie », ou du design, utilisent des procédés numériques, médiatiques, électroniques, et le verre). Nous nous intéressons bien évidemment également aux raisons de cette association qui peut prendre des formes extrêmement variées. Il n’est pas question pour le moment d’embrasser ce sujet de façon exhaustive, puisque les choses évoluent constamment, mais bien d’observer, de rassembler des exemples, de participer à la réflexion, de générer de la réflexion, de fouiller, d’alimenter, pour que créateurs et les chercheurs, et d’autres, puissent à leur tour s’emparer de cette problématique.

Il est entendu que de nombreuses questions jaillissent, qu’il conviendra d’agencer après réception d’un ensemble d’entretiens (par exemple Richard Meitner, Erica H. Adams, Anna Mlakowsky, Philippe Garenc, David Arnaud, Geoffrey Mann, Antoine Brodin, Célia Pascaud, Markus Kayser, StudioDrift, Ione Thorkelsson, Peter Houk, Angela van der Burght, etc.), sur les rapports entre art et technologies, art et science, histoire du verre (qui se situe toujours entre art et science), usage du verre dans l’art et dans le design, particularités physico-chimiques du verre, l’intérêt des nouvelles technologies dans l’art ou le design du verre, et fonction des oeuvres, des questions de sens, d’éthique, de discours pourquoi pas poétiques, sociaux, politiques (mais également, comme déjà mentionné esthétiques, plastiques, symboliques, etc.). Sans oublier que l’expression « nouvelles technologies » recouvre plusieurs acceptions. Sans oublier non plus que chaque œuvre est polysémique et que chaque artiste trouve son propre équilibre en jonglant avec toutes ces dimensions. Sans oublier encore que nous sommes dans une ère dite « du numérique » (qui croise beaucoup d’autres ères dans lesquelles nous serions), et dans une période misant beaucoup sur ces « nouvelles technologies », ce qui est tout autant fascinant qu’effrayant, passablement complexe, riche d’enjeux et de perspectives, ce qui soulève à nouveau une cascade de questions éthiques ou philosophiques, voire sociales et politiques (sur l'usage des nouvelles technologies compte tenu des problématiques en termes économique ou écologique par exemple, mais également sur la révolution technologique qu’aimeraient voir advenir certains, sans omettre les sujets du contrôle, des nanotechnologies, de l’intelligence artificielle, du transhumanisme). Questions de sens, de formes, d'enjeux poïétiques, donc, mais également des questions philosophiques.

Ma première question est assez générale. Pourquoi s’être engagé du côté des nouvelles technologies appliquées au verre, et pourquoi avoir choisi la forme du Glass Fablab pour ce faire ?

D.G : En fait, il me faut un petit retour sur les débuts du Cerfav pour répondre à cette première question : le Cerfav s’est construit en n’ayant initialement d’autre prétention que de fabriquer des objets dits « fantaisie » en réaction à l’institution pluri-séculaire qu’était l’industrie locale, la cristallerie CFC devenue Daum aujourd’hui.

Si ce n’est la créativité, l’innovation était déjà au cœur de la démarche. En 1993, le Cerfav est d’ailleurs labellisé Pole National d’Innovation par le ministère et intègre dans ses rangs un ingénieur. Aujourd’hui, outre l’ingénieur, nous avons un chimiste, un docteur en matériau, un réseau d’experts et de laboratoires universitaires capables de nous apporter la maîtrise très poussée du matériau et des procédés et nous conduisons ou participons à d’ambitieux programmes de recherches. Depuis 2014 janvier 2014 nous sommes même labellisés CRT (Centre de Ressources Technologiques) par le ministère de la Recherche, label exigeant et convoité.

Dans les gènes du Cerfav est donc présente la question de l’innovation. Bien souvent notre action a été analysée de façon simpliste par les observateurs, réduite à un rôle de transmission des savoir-faire, là où notre sujet était de rendre « habiles » nos élèves avec un matériau difficile et contraignant – et le plus souvent hors de portée des plasticiens – pour gagner en liberté créative par le verre.

La question de la liberté de l’artiste est évidemment centrale. En cela, la science et les technologies si elles ne permettent pas la puissance divine (entendons par là que nous connaitrons toujours des limites), ouvrent de nouveaux possibles et peuvent reléguer par la connaissance, des contraintes matérielles autrefois insurmontables à de menus problèmes vite expédiés. C’est déjà cela.

L’arrivée des technologies numériques se sont jouées à peu près dans cet esprit, mais très vite nous avons compris que nous avions affaire à une innovation beaucoup plus profonde qu’une simple amélioration technique.

Autour de l’année 2000, je fais le choix d’investir pour le Cerfav dans un bras haptique à retour d’effort et de le livrer à nos élèves. Puis je fais en sorte que le Cerfav soit partenaire puis coordonnateur d’un programme de recherche fondamentale financé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) avec les laboratoires de l’université de Lorraine et les manufactures Daum et Baccarat visant à modéliser le remplissage de moules (mécanique des liquides s’appliquant aux procédés de pâte de verre ou de pressé) et à modéliser la déformation du verre (mécanique des solides s’appliquant au thermoformage).

L’enjeu était clairement de disposer des conditions de conception et de faisabilité des objets dans une phase très amont. L’industriel est intéressé mais l’artiste également car il se verra opposer moins d’obstacles pour éditer ses créations. Un pas de plus pour s’affranchir de certaines limites liées à la mise en œuvre …

Nous n’en sommes pas encore là aujourd’hui dans l’avancement des recherches mais des pas certains ont été réalisés. Dans le même temps, nous assistions à l’émergence de la technologie numérique, un chainage d’outils, du clavier de l’ordinateur au modèle : comment le savoir-faire verrier pouvait-il joindre cette filière ? A quel endroit le coupler ? Voici le type de questions que je me posais avec mon équipe.

Les professionnels du numérique, eux, ne voyaient pas très bien la pertinence de mes questions. Ils considéraient le moule comme le moyen de production en grande série, et les outils numériques comme le moyen d’écourter la mise au point de prototypes. On parlait d’ailleurs de « prototypage rapide ». L’usage pour l’artiste ne pouvait avoir de sens pour eux qui raisonnaient en priorité l’amortissement financier sur les quantités d’objets plutôt que le verrou créatif que ces technologies permettaient de faire sauter. D’ailleurs ils auraient pu considérer la plus-value créative de l’artiste  pour réviser leur point de vue. .. Wim Delvoye  a quelques temps plus tard  travaillé avec un centre technique non loin de Mons (B) pour éditer des œuvres en métal fritté, objets irréalisables autrement.

Mon intuition avait été la bonne. Les outils numériques devenaient de plus en plus accessibles et surtout la logique d’échange et de partage progressait. Philippe Garenc, artiste plasticien, élève puis aujourd’hui formateur au Cerfav, poursuivant sa démarche artistique personnelle a alors naturellement recours à ces outils. Il développe une expertise, se trouve incité par le directeur du Cerfav que je suis à éditer des objets en verre à partir de ses projets et dessins.

En marge du grand workshop « Futur en Seine », pour IDverre Infos, j’interviewe Neil Gerhshenfeldt (MIT), fondateur du mouvement Fab-Lab. Ceci est un déclencheur de plus pour nous. Philippe envoie ses fichiers aux États Unis. Des essais sont faits et une première revue d’expériences s’établit sur le verre et les technologies numériques. L’équipe du Cerfav s’engage alors résolument dans cette voie et ouvre l’un des tous premiers fab labs en France dont Philippe Garenc est l’artisan.

Sachant les spécificités du verre et les contraintes de mise en œuvre, j’incite l’équipe à orienter le fab lab autour du matériau verre. Ce n’est pas dans les usages des fab labs, mais là aussi, je pressens qu’ils ne pourront rester généralistes et évolueront en fonction des personnes qui s’y rencontrent ou, dans notre cas, en fonction de l’expertise sur le matériau. Cette compétence est une plus-value et elle doit être mise à contribution.

Je disais plus haut que nous avions compris que cette innovation par l’avènement du numérique n’était pas une performance technologique de plus ou un gadget. C’est ce que nous nous employons encore à démontrer aujourd’hui dans nos collaborations avec les professionnels, dans les formations que nous dispensons et au sein même des équipes du Cerfav.

Prenons l’exemple d’internet et des fichiers partagés dans une association telle que le Cerfav ou dans une entreprise : il y a très peu de temps, la construction et l’argumentaire d’un dossier à soumettre à un financeur s’établissait par l’écriture papier, transmise ensuite au secrétariat pour saisie. Aujourd’hui plusieurs mains tapotent à distance sur le même fichier et plusieurs intelligences élaborent alors une pensée simultanément.

L’outil a « augmenté » nos capacités individuelles en les rendant communes et en structurant nos pensées. Le traitement de texte, par sa souplesse d’utilisation a rendu caduque la machine à écrire. L’innovation produite par le partage et le travail collaboratif est d’une autre nature. Idem pour les outils numériques qui nous intéressent pour la conception d’objets et leur fabrication : il ne s’agit pas de faire ce que nous réalisons très bien avec les moyens traditionnels mais de développer ce que nous ne pouvions imaginer ou concevoir auparavant. Les fichiers peuvent se dupliquer, s’adapter, se personnaliser. Ils sont une matrice qui a le don d’ubiquité et de mutation.

M.F : Que pouvez-vous dire au sujet de l'impact des nouvelles technologies dans les créations en verre aujourd'hui, quels sont les grands enjeux et les grandes perspectives ? Pensez-vous que les nouvelles technologies peuvent « enrichir » la création en verre (dimensions esthétiques, artistiques, formelles, plastiques) et la création tout court ? Quelles sont les limites de l'utilisation des nouvelles technologies / technologies numériques dans l'art du verre aujourd'hui ?

D.G : Sans vouloir revenir sur des débats ancestraux et dépassés, je ne parlerai de « l’art du verre » ni de la création en verre mais de création afin de toujours placer l’intention à la source de tout. Il s’avère que la création peut être en verre et le Cerfav, spécialiste du verre, s’investira bien sûr dans les créations mobilisant du verre. La précision me semble utile car on entend aussi parler d’art numérique et c’est le même débat. Ne confondons pas moyen et objectif.

Pour tenter de répondre à la question plus prosaïquement, à tous points de vue les technologies numériques élargissent les possibles donc elles permettent de faire évoluer toutes les dimensions qui composent une œuvre. On ne manquera pas toutefois d’être en permanence critique et ne pas se laisser enfermer par des rendus ou des contraintes de fabrication qui finiraient par imposer leurs contraintes et en particulier l’esthétique qu’elles génèrent. Voilà bien la limite.

Je visitais récemment une société œuvrant en impression 3D par différents procédés pour l’industrie de l’armement, du jouet, de l’aéronautique et autres, pour réaliser des pièces souvent techniques, uniques ou de petites séries. Le chef d’entreprise m’expliquait que souvent le recours à ces outils de production avait lieu parce qu’aucune technologie traditionnelle ne savait produire la nature et la qualité d’objets qui lui était demandée. Formes imbriquées, précision, reproductibilité, résistance, rapidité de mise en œuvre, absence d’outillages intermédiaires (moule) : sa technologie 3D répond à ces challenges et elle est tout aussi pertinente pour fabriquer de petites séries en phase préindustrielle là où la création d’outillage ne peut être amortie. Une réflexion similaire est applicable à l’artiste.

M.F : L'utilisation des nouvelles technologies devrait-elle être accompagnée, selon vous, d'une réflexion critique sur les nouvelles technologies elles-mêmes en termes social, politiques, écologique, économique, etc. ?

D.G : Le fait est que les fab labs, à leur manière de questionner nos échanges, la propriété, la fabrication, la diffusion et la consommation en circuits courts nous intéressent particulièrement. Ce modèle « alternatif » – je ne sais pas si le mot est justifié – questionne l’objet et sa consommation, la propriété, le développement durable.

Le Cerfav, issu d’une démarche de développement local et d’une histoire particulière sur un territoire ne pouvait passer à côté de ce mouvement. C’est un effet double.

M.F : Peut-être pouvez-vous citer une ou des œuvres, un ou des artistes, utilisant le verre « en l’occurrence » et qui vous « touchent » plus particulièrement ?

D.G : En référence à la condition humaine, l’ère industrielle – et le temps compté – questionnant la froideur, parfois, des outils numériques, le travail de Pascal Bauer, vu récemment à l’espace des Blancs Manteaux me touche beaucoup. Il associe numérique, matériaux et installation. Indépendamment de lui peuvent survenir des agents perturbateurs. Le numérique s’humanise alors.

Pour l’heure, je ne vois pas d’autres artistes utilisant le verre et les outils numériques que celles et ceux issus du Cerfav depuis quelques années déjà. Philippe Garenc est probablement le premier d’entre eux. Initialement il représente des maisons à bascule et joue parfaitement de la qualité des rendus logiciels. Les portes sont lisses et tendues à ne savoir si elles sont ouvertes ou si elles sont un leurre puis le verre intervient dans sa démarche et permet de traduire ses préoccupations autour du foyer. L’œuvre tient dans la main, la transparence du verre nous invite enfin à entrer. L’outil numérique couplé aux procédés de coulée sous pression a permis des détails comme jamais dans la production d’une pâte de verre. La maison n’est pas un jouet. On le pressent car on ne peut toucher à rien, l’environnement est figé. Nous sommes tenus à l’écart. Comment Philippe Garenc aurait-il fait évoluer son œuvre si le numérique n’avait pas existé ?

Plus récemment j’ai suivi le travail d’Antoine Brodin qui a eu recours au numérique pour cadrer ses formes, mettre en œuvre des pré-moulages. Depuis 3 ou 4 ans, les élèves du Cerfav convoquent les savoir-faire numériques comme les savoir-faire verriers et je crois que nous sommes au début de quelque chose qui va faire référence.