Entretien avec Guillaume Serraille, verrier, docteur (mars 2016)

Entretien avec Guillaume Serraille, verrier, docteur (mars 2016)


Manuel Fadat : Guillaume Serraille, vous êtes verrier et vous avez récemment rédigé une thèse en Histoire de l'Art portant pour titre : Le verre et l’art contemporain : l’exemple de la production italienne. Essai de contribution à l’étude des arts du verre. C'est en tant que chercheur aux connaissances et au regard aiguisés mais également en tant que verrier que je fais appel à vous pour cet entretien dont les questions, vous le constaterez, peuvent être abordées tout à la fois de façon simple et/ou complexe. Depuis quelques mois, j'ai mené, au sein d'Oudeis, laboratoire des arts numériques, électroniques et médiatiques, une étude sur les rapports entre le verre et les nouvelles technologies dans la création contemporaine. Les technologies numériques (ainsi que la culture numérique) se sont en effet invitées dans la création en verre, au sens large (art, métier d'art, design, architecture), qu'il s'agisse de conception et/ou fabrication numériques, ou de combinaisons de verre et de nouvelles technologies. Le but étant d'observer et de mettre en évidence des productions, créations, expériences, pratiques, points de vue.

Comme vous le savez, l'actualité du verre est assez riche, à l'échelle internationale, ce qui ne vous aura pas échappé. Serge Bramly vient de publier un livre intéressant La transparence et le reflet1Serge Bramly, La transparence et le reflet, Verre, arts et civilisations, éditions JC Lattès, Paris, 2015.. Peu de temps auparavant vous publiiez votre thèse en histoire de l'art sur le verre et Vanessa Cutler publiait New Technologies in Glass2Vanessa Cutler, New technologies in glass, A&C Black, London, 2012.. Le Glass Fablab du Cerfav travaille activement sur le verre et les technologies digitales, l'ECAL a travaillé en 2014 sur le projet Heart Of Glass. Hyperopia Project aborde le verre d'un point de vue totalement nouveau, de façon croisée, complexe et critique. Tout cela sans oublier l'ouverture prochaine en France du nouveau Musée du verre de Sars Poteries, les travaux du CIAV, du CIRVA, en France, ce qui se déroule aux Etats Unis (M.I.T ; Pilchuck glass School's digital fab glass lab, le dynamisme de Corning), en Angletterre autour du National Glass Center et des différents départements verre, et la naissance de laboratoires (labglass d'Emmanuel Barrois) ou de département universitaires croisant art et science autour du verre (Vicarte à Lisbonne par exemple). Nous ne résistons pas à citer les initiatives que sont Glasstress, la Biennale du verre de l'ESGAA, l'ensemble des Musées dédiés au verre, ni les initiatives néerlandaises croisant art, métier d'art, design, dont le site Glass is more3http://www.glassismore.com/core/content.php?option=viewitem&id=8 nous donne un bel aperçu. Et l'on voit le verre utilisé par un nombre toujours plus important d'artistes contemporains. Impossible de tout citer, mais il semble assez clair que ça cherche, ça recherche, ça pense, ça expérimente autour et à partir du verre. L'étude que j'ai réalisée, mais que je continue de mener sous la forme d'entretiens notamment, s'inscrit dans cette effervescence, et n'oublie pas les mutations, les avancées artistiques, théoriques, scientifiques, qui ponctuent l'histoire du verre, mais aussi l'histoire des idées et des sociétés.

Tout d'abord, peut être voudriez vous réagir à mon entrée en matière, notamment concernant cette effervescence dont je parle, que l'on pourrait aborder d'un point de vue critique. Parfois, malgré une effervescence avérée, certain pourraient penser qu'il s'agit plutôt d'agitation, qu'il ne se passe « rien de nouveau sous le soleil »...

Guillaume Serraille : Au même titre que les artistes, architectes ou designers qui se mirent à collaborer ponctuellement avec les ateliers au xx e siècle, les ingénieurs et techniciens de toutes sortes apportent nécessairement du neuf. Les nouveaux outils sont une opportunité d'augmenter, dans les métiers du verre, une création basée jusqu'à présent sur des gestes appris (et quasiment inchangés), transmis du maître à l'élève. Je pense essentiellement à l'impression 3D, qui permet aussi des formes beaucoup plus complexes, avec des prix de revient plus raisonnables pour des petites séries ou des pièces uniques.

MF : On constate que les technologies numériques sont utilisées dans la conception et/ou la fabrication d'oeuvres ou d'objets en verre. On constate également que des équipes croisant ingénieurs, artisans et artistes (parfois makers) cherchent à créer de nouveaux outils, de nouvelles machines, de nouveaux processus de fabrication, tout en étant proche de ce que l'on nomme la culture numérique. Tout d'abord, vous y êtes vous intéressé, et y êtes-vous sensible ?

GS : Malheureusement, je suis très peu renseigné sur ce point. J'aimerais connaître les processus qui ont engendrés ces nouveaux outils (alors que les procédés n'ont, semble-t'il, guère changés depuis l'Antiquité). Est-ce que des pratiques ou des outils existants sont détournés et/ou augmentés ? Les procédés sont-ils des créations originales répondant à des contraintes propres au secteur verrier (comme le fut la mise au point du procédé float par exemple) ? Des mises en oeuvres applicables à plusieurs matériaux sont-elles adaptées au verre ? (impression 3D, technique « Mistral » mise au point par G. Pesce au CIRVA et consistant à projeter le verre sur un moulage).

MF : Concernant la création. Que pouvez-vous dire au sujet de l'impact des nouvelles technologies dans les créations en verre aujourd'hui ? Pensez-vous que les nouvelles technologies peuvent « enrichir » la création en verre, tous domaines confondus (dimensions esthétiques, artistiques, formelles, plastiques) ? Peut être en voyez vous les limites, à l'heure actuelle, et les destinations vers lesquelles il faudrait orienter les recherches ?

GS : D'un point de vue universitaire/recherche, il est probable que les questions posées aux métiers du verre rejoignent celles développées par les chercheurs évoqués infra (question 5). En dehors des procédés, c'est aussi le « champ de valeurs » des ateliers traditionnels qui est mis en jeu. Le numérique permet par exemple l'intervention du spectateur. Shooting Thoughts de Filipe Vilas-Boas (Nuit Blanche Paris 2014, église Saint Eustache) impliquait les visiteurs qui, par l'intermédiaire de leur tablette ou de leur smartphone, "faisaient" l'oeuvre. La création passe aussi par le libre-échange de fichiers informatiques, disponibles sur le cloud. La création et/ou fabrication peut ainsi se faire à plusieurs personnes, situées en différents lieux et se retrouvant sur le web (à l'opposé de la tradition de secret propre à l'artisanat en général et aux verriers en particulier). Enfin, avec les FabLab, la connaissance se diffuse plus ouvertement qu'avec le modèle classique de l'apprentissage. On peut se féliciter de ce que le verre y gagne en variété formelle, sans omettre de s'interroger sur ce qu'il peut aussi y perdre.

MF : Hors du champ de la création, avez vous un point de vue sur l'apport des verres « dits » intelligents sur nos vies ?

GS : Les recherches sur les verres exotiques, menées par exemple dans le laboratoire de Jacques Lucas (Université de Rennes), laissent entrevoir toutes les possibilités des nouvelles formulations sans silices. Les applications en sont encore très limitées. Plus généralement, il semble que l'architecture profite essentiellement de l'essor des verres intelligents (régulation de la lumière, de la température, etc.). Si la transparence renvoie à la lumière naturelle positivement perçue, elle met aussi en forme une certaine dystopie (comme dans quelques films de Jacques Tati). Franck-Lloyd Wright lui-même craignait l'avènement ou la suprématie du verre. Ainsi, il écrivait en 1930 dans L'Architecture moderne : « Le verre finira par détruire l’architecture classique (…) La tradition n’a pas laissé d’ordre concernant cette matière : le verre n’est pas entré dans l’architecture avant notre époque, comme il l’avait fait dans la poésie sous le nom de cristal. Toute la noblesse de couleur et de substance mise en valeur dans d’autres matériaux peut être mise en échec par la beauté du verre dans la lumière, et en devenir tributaire4Cité dans l’article signé F. E., « Au Pavillon de l’Arsenal, les vertus cristallines du verre, matériau du siècle », Le Monde, 16 février 1997. »

MF : L'utilisation des nouvelles technologies devrait-elle être accompagnée, selon vous, d'une réflexion critique sur les nouvelles technologies elles-mêmes en termes social, politiques, écologique, économique, etc. ?

GS : Ces réflexions existent. A divers titres, Bernard Stiegler, Nicolas Nova, Matthew Crawford et bien d'autres, se demandent ce que le numérique (je le raccorde aux « nouvelles technologies ») nous fait, individuellement et collectivement. Certains d'entre eux se réfèrent plus ou moins directement à Gilbert Simondon, qui pensait déjà notre rapport à la technique, et notamment la délégation du geste de l'homme à la machine. Plus loin encore (mais pas inepte), on peut évoquer Marx en pensant aux effets de la Révolution Industrielle, et en imaginant à ce prisme ce que nous réserve la Révolution numérique comme bouleversements du marché du travail, des relations interpersonnelles, de nos expériences phénoménologiques quotidiennes, etc.

MF : Peut-être pouvez-vous citer une ou des œuvres qui vous « touchent » plus particulièrement (puisqu’il est question d’affect) qu’une autre dans celles qui font se rencontrer verre et « nouvelles » technologies ?

GS : Pour l'instant, je ne connais pas suffisamment ces oeuvres. Je demeure « classique », troublé notamment par l'effet de « présence des oeuvres » de Libensky et Brychtova ou celles des Perrin et Perrin. Pour les objets plus artisanalement marqués, cela peut aller des vases Informale créé par Fulvio Bianconi aux pièces très raffinées et référencées de Fujiko Enami et Ushio Konishi. A l'opposé de ces esthétiques soignées, je suis très attiré par les verres feuilletés brisés de Baptiste Debombourg.

Notes   [ + ]