Entretien avec Hélène Varin, Artiste (mars 2015)

Entretien avec Hélène Varin, Artiste (mars 2015)


MF : Bonjour. Je vous ai invité en tant qu’artiste sur les conseils de Philippe Garenc. Nous travaillons sur une recherche particulière que nous avons intitulée « penser les rapports entre verre et nouvelles technologies dans la création actuelle ». Nous voulons observer ce qu’il se passe lorsque des artistes combinent, de différentes manières, ces deux champs, mais sous tous les angles possibles, d’un point de vue multidimensionnel, technique, plastique, sensible, politique, etc. Comme je l’écrivais récemment à l’un des intervenants, ces rapports entre verre et nouvelle technologies peuvent s’envisager sur le terrain de la transformation (usage de machines contrôlées par ordinateur pour transformer le verre), de l’association (association de formes en verre et de différentes technologies numériques, électroniques, au croisement de l’art, de la science, du design), sur le plan de la représentation (une « esthétique » des nouvelles technologies, une iconographie évocatrice), sur le plan sensible (production d’affects, de percepts, de sensations côté spectateurs), mais aussi économique, écologique, politique (questions des ressources, de l’énergie, des travailleurs qui le fabriquent, qui peuvent être des questions importantes dans le choix, ou non, de leur usage). Sans oublier que si les nouvelles technologies, de manière générale « apportent », « augmentent », elles doivent aussi être envisagées sous l’angle du fantasme et de la « solution » (http://www.actinnovation.com/innovation-technologie/a-day-made-of-glass-2-nouvelles-technologies-verre-video-anticipation-4335.html), rejoignant, peut-on du moins le penser, les rêves de transformation du monde par les technologies prônée par Google (biotechnologies, nanotechnologies, intelligence artificielle), qui s’apparente parfois à une révolution de type politique (en référence à une émission de France culture : Google est-il un projet politique ?). On peut aussi aborder cette question sous l’angle du rapport art et technique, ancien, en termes de gains de pertes, de domination ou d’émancipation, ou simplement en termes de moyens. Comme je vous l’écrivais dans un précédent e-mail, il s’agit de questions génériques, ou primitives, qui peuvent être détournées, outrepassées. Nous donnons un cadre, mais il peut en effet tout à fait être dépassé. Quelles sont les nouvelles technologies que vous utilisez et pourquoi avez-vous choisi ces nouvelles technologies ? Si ce n’est pas le cas, êtes-vous intéressée par la question des nouvelles technologies dans l’art en général, dans la création en verre en particulier ? Que pouvez-vous nous en dire, de votre lieu ?

HV : L’utilisation de nouvelles technologies dans la création dépendent d’après moi de la nature du concept.

En effet, une idée peut survenir et tenir en quelques croquis du fait – dans le cas d’une maîtrise certaine d’une technique – qu’elle soit aisément réalisable et que son créateur n’ait aucun doute quant à la légitimité de sa conception.

Cela dit, même si une idée simple et efficace ne semble pas nécessairement devoir passer par l’étape du prototypage, cela reste toujours un plus.

Que cela soit par le biais d’une imprimante, d’une fraiseuse ou d’une découpe laser, ou simplement par un visuel 3D sur un logiciel de modélisation, le prototypage numérique tend à devenir dans mes démarches un passage systématique.

En effet, il est difficile, d’après moi, de se passer de ces outils après y avoir goûté. Non pas que cela soit une démarche de facilité, bien qu’en toute honnêteté je me détourne assez volontiers du dessin, même si cette étape est essentielle et peu contournable.

Le prototypage reste tout de même une étape où le créateur peut voir, palper l’embryon de son projet, comme si les nouveaux outils mis à sa disposition pouvaient lui permettre une matérialisation de ses pensées dans le réel, avant d’en décider la confection. Le fait qu’un bras mécanique traduise pour lui cette idée, l’étape de la maquettisation prend un aspect presque divin, le robot remplaçant les mains, le carton, le papier, la colle et les ciseaux. Une dimension de plus s’offre à nous, ajoutant à la magie de la recherche. Une collaboration s’installe avec de « simples » machines.

Autant que le croquis, le recours aux nouvelles technologies pour nourrir et faire éclore une idée sont tout à fait légitimes, voire aujourd’hui essentielles. La démarche de l’artiste étant de refléter et souligner des aspects de la vie, il me semble inévitable et presque obligatoire de s’atteler à ces nouveaux moyens d’expression, afin de comprendre notre monde, de s’y ancrer et ainsi être inscrit dans le présent.

J’attache une affection certaine pour les créations artisanales authentiques portant en elles un savoir-faire ancestral, car ces techniques témoignent d’un passé, d’étapes de l’évolution de l’Homme, de la société. Ces créations ne me font ressentir qu’un profond respect, et un constat technique et esthétique incontestable.

Les faire transcender avec de nouveaux médiums de création tient pour moi d’une expérimentation presque extatique, dans le sens où, même si le projet soit esthétiquement et sémantiquement contestable, l’expérimentation du présent est bel et bien là.

Le verre tient en effet une place tout à fait singulière dans cette nouvelle ère, du fait de sa transparence évidente. Cela fait probablement de lui l’un des supports et/ou médiums aux caractéristiques les plus « éthériques ».

MF : Pensez-vous que les nouvelles technologies peuvent « enrichir » la création de verre (dimensions esthétiques, artistiques, formelles, plastiques), que pensez-vous qu’elles  puissent « apporter », « augmenter » : manières de créer, de faire, de penser, de sentir, modification des savoirs faire, des usages ?

HV : Cela est pour moi une évidence, la transparence étant selon moi intrinsèque à la dimension du numérique. Le médium verre tient largement sa place pour répondre aux problématiques actuelles de création.

Il suffit de regarder l’architecture contemporaine pour saisir à quel point notre monde tend à « matérialiser l’invisible ».

La cloison devient une contrainte, reflétant la dimension numérique qui n’en comporte pas. Tout est connecté et l’individu, consciemment ou non, qu’il le veuille ou non, participe à cette évolution.

La société de l’apparence atteignant son paroxysme et repoussant toujours ses limites, le sens de la vue est de loin le plus sollicité afin de capter l’attention du consommateur (la vitrine me semble être l’exemple le plus évident) afin de dépenser pour s’améliorer et/ou se soulager face à une société du regard.

L’individualisme excessif nourrissant probablement ce désir de crier au monde la légitimité de notre existence en s’exhibant tout en se cachant me fascine dans le sens où, dans ce cercle vicieux, il y a toujours du verre (lunettes, vitrines, fibre optique, fenêtres, jumelles, protège écran en verre trempé pour iphone, lentille de caméra panoptique, etc…).

MF : Quelles sont selon vous les limites de l'utilisation des nouvelles technologies / technologies numériques dans l'art du verre aujourd'hui ?

HV : L’évolution technologique étant extrêmement rapide, il n’y a à mon sens pas de limites, le verre étant un support privilégié pour traduire un monde où le simple terme de transparence est devenu un argument commercial, économique, politique, religieux voire idéologique.

Nous n’avons qu’à tendre l’oreille pour entendre ce terme dans bien des débats dans les médias.

Ce médium de création tend donc très naturellement à être usé,  portant en lui-même d’infinies solutions plastiques et sémantiques afin de refléter les problématiques de notre monde actuel.  La création plastique étant un terrain d’investigation infini pouvant interagir avec toutes les disciplines, la démarche du créateur peut s’établir partout où l’évolution technologique est établie pour la servir la recherche. Les nouvelles techniques peuvent donc être une passerelle privilégiant l’échange entre différents laboratoires, qu’ils tiennent de la recherche plastique, biologique, médicale, archéologique… tous croisements sont possibles et augmentés.

A cheval entre ondes imperceptibles et techniques de communication toujours plus réduites, les cloisons tendent à être supprimées pour favoriser un échange toujours plus fluide, et cela se reflète dans le monde palpable, en privilégiant le verre afin de maintenir les individus toujours connectés par le regard (architecture, réseaux sociaux, caméras de surveillance…).

MF : L'utilisation des nouvelles technologies devrait-elle être accompagnée, selon vous, d'une réflexion critique sur les nouvelles technologies elles-mêmes en termes social, politiques, écologique, économique, etc. ?

HV : Je pense que quelle que soit l’utilisation des nouvelles technologies dans la recherche plastique, il y a une réflexion critique dans le sens où le présent est nourri par cette évolution. L’expérimentation répond fondamentalement à une problématique, quel qu’en soit le médium.

MF : Peut-être pouvez-vous citer une œuvre qui vous « touche » plus particulièrement qu’une autre dans celles qui font se rencontrer verre et « nouvelles » technologies ?

HV : Le travail de Olafur Eliasson, qui selon moi sait capter la subtilité de tous ses médiums afin de générer nouvelles sensations, tout en posant des problématiques ancrées dans le présent de nos sociétés en y incluant une réflexion spirituelle explicite (Eye See You, Your Spiral View, Project Weather, etc.).

L’usage fréquent du miroir se voit comme une évidence.

MF : Effectivement, l’œuvre d’Olafur Eliasson, artiste (et homme d’affaire et entrepreneur) qui est à la tête d’une immense équipe de travail, de recherche, de création et de production, est plus qu’intéressante. Son travail s’appuie sur l’histoire de l’art, la vision, l’optique, les illusions, la perception, le sensible, l’ingénierie, la science, et il sait capter un esprit du temps avec des préoccupations sommes toutes « universelles », l’écologie, l’univers, l’humanité, et, sans aller plus loin, disons qu’il sait parfaitement agencer tout cela. Son travail fascine, c’est une évidence. Je pense aussi qu’il est pertinent de citer cet artiste en exemple car le verre est un matériau très utilisé chez lui, sous de nombreuses formes. Mais pourriez-vous, Hélène, nous parler d’un de vos projets, de l’une de vos œuvres, la façon dont se dessine l’idée, le rapport au verre, le rapport aux nouvelles technologies ?

HV : Tout à fait. Je vous envoie pour ce faire un document très complet expliquant tout le processus, depuis la conception jusqu’à la réalisation, de la pièce Vous êtes ici, datant de 2013.

Photo : Hélène Varin-Vous êtes ici-2013-Crédit François Golfier