Entretien avec Richard Meitner – Artiste, chercheur, enseignant (nov.2014)

Entretien avec Richard Meitner – Artiste, chercheur, enseignant (nov.2014)


MF : Cher Richard. Comme je vous l’expliquais dans nos précédents messages, nous nous sommes engagés avec Oudeis, dédiée aux arts numériques, médiatiques, électroniques,  de nous intéresser aux créations actuelles combinant le verre et les nouvelles technologies. Nous en sommes actuellement au tout début du projet et notre recherche nous a conduit dans différentes directions. Lors de cette première phase, nous avons tout d’abord suivi différentes pistes et nous avons relevé des données dans différents champs :  le monde de la création en verre ; le monde du design ; les artistes combinant technologie numérique et verre. L’idée n’est pas de créer des catégories fermées, hermétiques, mais d’observer ce qu’il se produit des points de vue esthétique, artistique, plastique, symbolique, quand des artistes choisissent de combiner ces deux champs et pourquoi ils les associent. Avant, bien sûr, d’ouvrir de nouvelles pistes.

Il est entendu que de nombreuses questions surgissent alors, sur les rapports entre art et technologies, art et science, histoire du verre (qui se situe toujours entre art et science), usage du verre dans l’art et dans le design, particularités physico-chimiques du verre, l’intérêt des nouvelles technologies dans l’art ou le design du verre, et en fonction des œuvres, des questions de sens, d’éthique, de discours, pourquoi pas poétiques, sociaux, politiques, etc.

Si je vous ai proposé de discuter de ces sujets, c’est bien sûr d’une part parce que je connais votre travail, mais plus précisément parce que vous êtes aussi théoricien (vous venez de terminer une thèse) et enseignant, et que vous intervenez dans un Master « Science and Glass Art » à la New University of Lisbon in Portugal.

RM : Cher Manuel, je crains de ne pouvoir répondre brièvement à vos questions, mes réponses requièrent beaucoup de mots, c’est inévitable pour moi. En effet, la question qui se trouve à la base de toutes les vôtres n’est pas simple, elle est très complexe. Je ne sais pas si mes réponses vous aideront comme vous le souhaitez, compte tenu de ce que j’imagine être l’attente des personnes qui supportent votre étude et qui peut être très différent de la façon dont je vois les choses. Ce que je veux dire par là c’est que je suis convaincu que, en raison du fait que tout le monde fait des efforts pour «vendre» son point de vue particulier à tout le monde, les explications sur des questions qui sont souvent très sensibles et complexes, ont tendance, à mon avis, à presque toujours être simplistes, exagérées et souvent, tout à fait inexactes. Par exemple l'idée que les progrès de la technologie feraient progresser l'art, est, bien sûr, une idée simple, même si c’est aussi à certains égards très probablement vrai. Mais la cause à effet n’est nullement directe, elle est très indirecte au contraire. Bien sûr, les nouvelles technologies rendent possibles les choses qui ne l’étaient pas auparavant. Mais les choses qui sont faites, selon mon point de vue, sont loin d'être toujours de bonnes choses ! Les nouvelles technologies rendent possible la réalisation de nouvelles productions, certaines sont très bonnes, mais la plupart d'entre elles ne me paraissent pas si intéressantes. Le fait que ce qui en sort soit bon ou non ne dépend pas de la technologie mais plutôt des choix qui sont faits dans la façon d'utiliser ces nouvelles possibilités.

Peut-être que la nouvelle technologie la plus frappante qui est en train d'émerger, en termes d’attente de répercussions à observer dans l'art ou de design est l'impression 3D. À mon avis, même si nous n’avons pas encore vu des résultats extrêmement remarquables, cette technologie changera peut être radicalement la façon dont nous vivons dans un proche avenir. Dans l'avenir immédiat, ma prévision est que cela aura d'abord beaucoup plus d'impact dans le monde du design que dans le monde de l'art, mais l'art suivra bientôt. Encore une fois, le fait que les nouvelles créations que nous verrons apparaitre dans l'art soient bonnes ou pas ne dépend pas de la technologie mais de la créativité et de la sensibilité de la personne qui utilise cette technologie. J’ai toujours des problèmes avec les campagnes qui visent à nous convaincre que les nouvelles technologies vont changer les choses pour le mieux.

Cette histoire ne fait pas sens pour moi parce que tout au long de l'histoire, nous avons eu des nouvelles technologies en développement, celles dont nous parlons aujourd'hui ne sont que les plus récentes, et je ne crois pas qu'il y ait quelque raison de s’attendre à ce que «tout aille mieux grâce à elles». Les ordinateurs sont une invention fantastique, ils changent nos vies de façon spectaculaire. À mon avis, pas toujours de la bonne manière. De façon certaine, les nouvelles technologies sont très intéressantes à considérer et rendent possibles ce qui ne l’était pas auparavant pour certaines personnes. A titre d'exemple dans l'art, on peut imaginer la facilité avec laquelle il est maintenant possible de manipuler des images photographiques de sorte qu'elles peuvent être transformées en œuvres picturales, ou même en objets en trois dimensions. Beaucoup de gens qui n’ont pas appris comment bien dessiner ou sculpter peuvent maintenant produire des objets qu'ils n’auraient jamais produits sans la technologie. Encore une fois, est-ce une bonne chose? La réponse n’est pas simple, ni oui ni non. Après cette introduction générale, je peux maintenant essayer de répondre à vos questions spécifiques aussi bien que je peux.

MF : Très bien. Tout d’abord, en tant qu’artiste, quel est le rapport que vous entretenez avec les technologies, en général ? Quelle est leur part dans votre œuvre ?

RM : Je suis très intéressé par les technologies émergentes, je l’ai toujours été. Je me réjouis de voir comment les choses sont faites, c’est aussi simple que cela ! Une nouvelle technologie qui m’a beaucoup intéressée a été la découpe au jet d’eau numériquement contrôlée que j’ai eu une la chance d'explorer brièvement il y a un certain nombre d'années. Cette technologie rend possibles des choses qui sont beaucoup trop coûteuses et chronophages par d'autres moyens. Je dois admettre être un peu surpris que la plupart des choses faisant appel à elle vu dans l'art et le design en verre ne m’ont pas beaucoup impressionné. Ils ne semblent pas avoir pleinement profité de cette technologie de manière intelligente.

Une autre technique que j’ai essayée brièvement, est la machine laser de gravure. Nous en avons une très petite dans mon université. J’ai fait quelques expériences avec cette machine, mais je n’étais pas en mesure de trouver quelque chose qui m’intéressait vraiment assez pour continuer. Mon collègue de l'Université, Robert Wiley, l’a davantage  exploré avec le verre et a fait de très bonnes œuvres en utilisant cette technologie. Les développements de qualité prennent toujours du temps. Les personnes les plus proches de l’accès aux les nouvelles technologies, c’est à dire les premiers à utiliser ces technologies, ne sont pas toujours ceux qui sont le plus talentueux et capables de bien les utiliser. Pour cette raison, il me semble assez souvent que les premières choses que nous voyons faisant usage de nouvelles technologies ne sont pas, le plus souvent, très intéressantes. Si j’ose m’aventurer un peu dans la théorie, je dirais qu'à mon avis, nous sommes tout simplement dans le faux quand on imagine que les nouvelles technologies ont tendent directement à l’amélioration des productions, qu’il s’agisse de créations artistiques ou produits commerciaux, ou, encore plus loin, des implications sociales qu’elles pourraient avoir.

Ce ne sont pas les nouvelles technologies qui apportent le progrès, cela arrive seulement quand les bonnes personnes ont accès à ces technologies. Ce que cela signifie tout simplement, c’est que, à mon avis, toutes les histoires tentant de nous convaincre que quelque chose de nouveau et de mieux se produira grâce à la technologie, sont beaucoup trop simplistes. Si nous parlons de nouvelles ou anciennes technologies, ce sont les personnes qui les utilisent qui déterminent quels seront les résultats. Les nouvelles technologies ne sont pas bonnes ou mauvaises, mais neutres. Dans la de bonnes mains le résultat peut être très bon, dans de mauvaises mains, tout à fait le contraire. Mais c’est bien sûr le cas des vieilles technologies aussi ! Mais cela s’applique bien sûr aussi aux vieilles technologies!

MF : Peut-on dire qu’elles influencent la forme, le sens ?

RM : Les nouvelles technologies influencent très souvent la forme et le sens de ce que l’on fabrique avec. Parfois, cela peut être très plaisant, parfois très limitant. Je pense qu’il est vrai, en fait, que les technologies numériques comportent le danger de voir certaines choses se perdre. Par exemple, ce que je peux dessiner avec ma main est très subtilement différent - mais cette différence n’est peut-être pas insignifiante - de ce qu’un programme de dessin numérique produit. Le besoin de traduire chaque mouvement dans une expression mathématique signifie que certaines lignes, par exemple celles que la main d'un artiste peut faire dans un dessin, sont beaucoup trop complexes pour être facilement reproduites par des moyens numériques. Bien que, théoriquement, il est peut-être tout à fait possible de reproduire n’importe quelle ligne au moyen d'une expression mathématique de cette ligne, cela prend parfois beaucoup trop de temps pour le faire, et la complexité d'une ligne dessinée à la main, ou la texture dans un tableau, seront simplifiées en version numérique.

Peut-être ces différences sont si subtiles qu’elles ne seront pas remarquées ou manquées ? Ou existe-t-il peut-être des aspects plus importants et signifiants dans les nouvelles technologies numériques ? Personnellement, je suis enclin à penser que peut-être  il y aura plus de perdu que de gagné pour l'art. J’ajouterais que la différence entre dessiner une ligne à la main et tracer une ligne par ordinateur est d’une autre manière très importante. Dans la thèse que j’ai écrite, je parle de l'importance des gestes corporels dans l'art. Ce que je veux dire par là, c’est que le mouvement de déplacer sa main et le bras et le corps quand on fait des choses est, à mon avis, beaucoup plus important que nous le réalisons dans l’objet fini par rapport à l’intention de l’artiste, ou autres. Cela n’existe pas lorsque nous parlons d'une œuvre produite numériquement, le mouvement n’est plus là parce que le processus utilisé pour créer le travail ne l’exige pas.

MF : Peut-on dire quelles constituent des moyens, uniquement ?

RM : À mon avis, oui, ils ne sont que les moyens tendus vers une fin. Mais comme toutes les méthodes de production technologique numériques et hautement avancées impliquent des processus très complexes, ils sont presque toujours limités à un certain nombre d'options, et cela limitera bien sûr les choix dans la façon de les utiliser.

MF : Cela dépend de chaque œuvre ?

RM : Assurément, oui.

MF : Ou alors il y a toujours un équilibre entre sens, forme, procédé, technologie ?

RM : Sûrement pas. C’est souhaitable, mais en aucun cas garanti.

MF : On peut dire que de tout temps, art et « nouvelles technologies », se sont mutuellement enrichis. Est-ce que le rapport à la technologie a été une question importante dans votre pratique artistique ?

RM : Parce que je travaille avec le verre principalement, la technologie a toujours été importante pour moi, plus que cela le serait normalement, par exemple, pour un peintre. Le verre est déjà un produit très technique, travailler avec lui exige de prendre en compte de nombreux aspects technologiques nécessaires à sa manipulation.

MF : Peut-on dire que le choix de la technologie donne une information sur la pensée de l’artiste ?

RM : Cela dépend presque entièrement de quel artiste on parle. Beaucoup d'artistes font simplement ce qu’une technologie donnée rend évident et facile, et évitent des choix que la technologie ne permet pas directement. D'autres «repoussent les limites» des technologies, trouvant de nouvelles façons de les utiliser, souvent en les combinant avec d'autres technologies qui existent. Encore une fois, je dirais que toute conclusion sur ce que la technologie en elle-même rend possible ou non est une manière trop simpliste de considérer la technologie. Ce n’est pas la technologie qui détermine quels sont les résultats, c’est la personne qui l’utilise. Certaines technologies sont bien sûr beaucoup plus limitatives que d'autres, alors qu'elles rendent possible ce qui n’est pas possible autrement, elles peuvent parfois ne pas offrir beaucoup de flexibilité sur la façon de les utiliser.

MF : A propos de vos interventions dans le Master « Science and Glass Art » à la New University of Lisbon in Portugal. Pouvez-vous nous dire pour quelles raisons vous avez commencé à y enseigner, et décrire en quoi consiste votre travail avec les étudiants ? Pourquoi avoir choisi d’enseigner dans ce master qui croise ces deux champs ?

RM : Je suis impliqué dans ce programme pour deux raisons. La première est que j’ai toujours eu une très forte affinité avec la science et j’ai toujours été très intéressé d'essayer de comprendre les similitudes et les différences entre la méthode scientifique et la pensée, et la méthode artistique et la pensée. La deuxième raison de s’impliquer dans ce programme, c’est que j’aime beaucoup et respecte les gens avec qui je travaille là-bas, à la fois les scientifiques et les artistes.

MF : J’aimerais aussi connaitre votre point de vue, en tant qu’artiste mais aussi en tant qu’enseignant, sur l’apport de la recherche scientifique et de l’usage des nouvelles technologies dans la création en verre aujourd’hui.

RM : De grandes choses sont rendues possibles grâce à la recherche scientifique dans le champ du verre. Toutefois, mon expérience me montre que généralement beaucoup de temps doit s’écouler entre la découverte de possibilités intéressantes et leur disponibilité pour la plupart des artistes. Un exemple avec les verres fluorescents. Notre groupe de recherche était devenu assez bonne dans la fabrication de ces verres et dans l’avancement de la science associée. Mais nous pouvons en fabriquer seulement en petites quantités et n’avons pas la possibilité technologique de les produire sous les nombreuses formes qui seraient très utiles pour les artistes. J’adorerais personnellement, par exemple, avoir et pouvoir utiliser du verre borosilicate fluorescent sous forme de tube. Si c’était à ma disposition, je pourrais parfaitement l’intégrer dans certaines de mes œuvres. Mais seules les grandes installations industrielles peuvent produire les tubes de verre dont j’ai besoin, et cela nécessite un très gros investissement en technologie qui ne peut exister seulement quand un large marché commercial est directement ouvert pour les produits. Il n'y a jamais un tel grand marché potentiel pour les produits artistiques. Ce n’est que lorsque les produits d'une technologie peuvent être vendus à de grands groupes de clients que ces avancées scientifiques sont technologiquement réalisées et donc, deviennent potentiellement disponibles pour les artistes. Cela prend plus de temps que je le voudrais!

MF : Pensez-vous, autrement, que les nouvelles technologies peuvent enrichir la création en verre (apports esthétiques, artistiques, plastiques, symboliques) ?

RM : Très honnêtement Manuel, je dirais à nouveau que cela dépend des personnes impliquées, et non de la technologie. Bien sûr, toute technologie, nouvelle ou ancienne, peut être utilisée de façon merveilleuse et pour le plus grand profit de la société par des artistes, mais seulement si lorsque ceux qui sont de très bons artistes. Selon mon expérience et mon opinion, si nous sommes vraiment préoccupés par l’idée d’enrichir l'art, le verre, ou toute autre chose en termes esthétique, artistique et symbolique, il est urgent de passer beaucoup plus de temps et d'énergie à faire en sorte qu’à la fois les artistes et la société en général comprennent ce qui constitue la qualité dans l'art et pourquoi c’est important, et non attendre que, de la nouvelle technologie elle-même surgisse de la qualité. Cela ne se peut pas, et ne sera pas. Une nouvelle technologie dans les mains de très bons artistes ou designers est une bonne chose. La nouvelle technologie par elle-même, ne «vaut rien ».

Comme mes réponses vous le laissent entendre, ce dont vous avez désormais l’habitude, l'histoire est plus complexe que la question de la «valeur ou la qualité » des nouvelles technologies en elles-mêmes. Mon point de vue est que, dans l'art aussi bien que dans tout le reste, la qualité de la vision humaine, c’est à dire notre capacité créative à bien utiliser les technologies ou même la planète dans son ensemble, est à la traîne derrière notre capacité à inventer des technologies qui peuvent changer les choses de façon spectaculaire, mais clairement pas toujours pour le mieux. Bien que ce ne soit peut être pas ce dont vous aviez besoin ou voulu entendre de ma part, c’est la vérité comme je la vois, et j’espère que cela peut vous être utile.

MF : Richard, après cette série de questions très orientées, et ces réponses intéressantes et qui apportent à notre recherche, je voudrais prendre le temps d’engager moi aussi quelques arguments. Oui, il faut analyser ce sujet de manière complexe, comme vous le dites. Mon but, avec ces premières questions relativement simples, était d’« activer » la discussion et de faire surgir les problématiques. Je voudrais revenir désormais sur votre première réponse pour signifier, qu’il ne faudrait pas croire que nous ne sommes pas des apôtres des nouvelles technologies, prêts à les défendre corps et âme, pensant qu’elles vont améliorer le sort de l’humanité, ou qu’elles sont les seules clefs d’un avenir meilleur, et nous les abordons de façon critique. Nous ne voulions donc rien « entendre » de particulier, et nous n’avions aucune « attente » particulière. Nous voulions juste des témoignages et des réflexions. Nous vous rejoignons sur la relativité qu’il faut avoir à ce sujet, nous sommes d’accord que ces technologies sont des « moyens », et les choses dépendent pour beaucoup de la position du créateur, de sa sensibilité, de son rapport au monde, de sa vision du monde et de ses orientations (y compris sociales et politiques). Oudeis est « dédiée » aux arts numériques et médiatiques, mais en aucun cas « soumise » aux technologies, au numérique, aux médias, et encore moins à l’idée fantaisiste que les nouvelles technologies constitueraient le « sunshine of our lives » (nous savons bien entendu que dans certains contextes, cependant, elles peuvent jouer un rôle très positif, et que l’appropriation des nouvelles technologies numériques par les artistes, dans certains cas, permettent, comme dans la recherche, de dévoiler certaines choses qui n’auraient pas été vues jusqu’alors). C’est la création avant tout qui nous intéresse, et la façon dont les créateurs utilisent les nouvelles technologies ou les détournent de façon poétique, pertinente, critique. Mais ce qui nous intéresse c’est aussi la façon dont ces artistes « questionnent » les nouvelles technologies, dans ce qu’elles peuvent permettre d’exprimer (au plan plastique, artistique, symbolique, esthétique), mais aussi ce que leur usage et leur façon d’être utilisée par les artistes révèlent. Certains disent que c’est un « langage » et que, comme les poètes il faut jouer avec ce langage, d’autres disent que les technologies, c’est le « pouvoir », et que maitriser les technologies et partager cette maîtrise c’est une façon de rester libre, etc.

Je vous demandais si les nouvelles technologies pouvaient, à votre sens, « enrichir » la création en verre des points de vue artistique, esthétique, symbolique. Vous répondez de sorte que je comprenne qu’il faut être très attentif, mesuré sur la question de ce que « qualité en art » veut dire, (et je suis d’accord qu’il ne faut pas attendre des nouvelles technologies qu’elles en soient la clef mais simplement un moyen qui dépend du créateur qui en fait usage) :  “In my experience and opinion, if we are truly concerned about enriching art, glass, or anything else in terms of its aesthetic, artistic and symbolic importance, we need urgently to spend a great deal more time and energy on making sure that both artists and society in general understand what constitutes quality in art and why that's important, and not expect that without doing that, new technology by itself will result in any quality.” Nous pouvons cependant émettre des avis sur les œuvres qui font usage des nouvelles technologies y compris dans l’art du verre, le design et analyser leurs apports (formels, artistiques, esthétiques, symboliques)  et nous poser quelques questions classiques : Est-ce que ces œuvres nous font ressentir quelque chose. Est-ce qu’elles nous touchent ? Est-ce qu’elles nous permettent de comprendre  mieux le monde dans lequel on vit ? Est-ce que la technologie employée permet d’apporter quelque chose de différent dans la sensation, l’expression, la forme ?

RM : Exactement ! Mon point de vue est que si quelque chose que nous voyons est le produit de nouvelles ou anciennes technologies, je ne vois pas pourquoi nous ne devrions pas les évaluer en utilisant les mêmes critères que vous citez, c’est à dire cette chose que je suis en train de regarder me touche-t-elle, me fait-elle sentir de nouvelles choses, m’enseigne-t-elle quelque chose sur le monde, ajoute-t-elle quelque chose de positif à ce qui existait auparavant?

MF : Il semble qu’il est important de demander en quoi les nouvelles technologies appliquées aux arts du verre et au design « apportent » quelque chose. Cette analyse peut permettre d’encourager les artistes à « expérimenter » dans une période où l’accès à ces technologies n’est pas encore très répandu, est encore assez cher. Cette analyse peut permettre également d’encourager des artistes à réfléchir à des processus spécifiques ou des pratiques spécifiques (sur le geste, le corps, la représentation, la forme, l’image, l’homme, l’existence, le monde, thèmes que l’on aborde aussi dans les arts du verre), simplement parce que ces nouvelles technologies existent et que des artistes se posent la question de leur usage. Je crois que la technique employée (y compris si c’est le crayon qui est animé par le corps, la main, l’esprit) fait partie intégrante de l’œuvre et doit à ce titre être analysée. Je pense que la technique employée peut être un vecteur de « poésie ».

Il faut aussi indiquer que l’expression « nouvelles technologies » recouvre différentes réalités.  Ce n’est pas tout à fait pareil si l’on parle d’art numérique, d’art des nouveaux médias, et de nouvelles technologies appliquées au verre (en référence à Vanessa Cutler New technologies in glass : Digital tools, Water-jet cutting, Laser cutting and engraving, Multi-axis machining, Rapid prototyping, Vinyl plotting). Dans les arts du verre ou le design, les nouvelles technologies apparaissent souvent comme des moyens « techniques » pour créer des formes plus sophistiquées ou complexes. Dans les « arts numériques », on peut trouver des œuvres qui expriment des choses sur la vie ou sur le monde mais qui interrogent la technologie qu’elles utilisent, on peut trouver aussi un discours critique sur les nouvelles technologies elles-mêmes, leur dangers (nanotechnologies, manipulation du vivant, géolocalisation, marchandisation, etc.), on trouve aussi des artistes qui vont se servir des nouvelles technologies pour les détourner, les partager, pour inciter à faire par soi-même (do it yourself) dans une logique de liberté.

RM : Je crois que vous avez raison, il est juste de dire que les explorations faisant usage des nouveaux médias et de la technologie numérique sont beaucoup plus larges que ce que nous avons vu à ce jour dans le verre avec les nouvelles technologies. Nous n’avons pas souvent vu d’œuvres en verre qui mettent en question la façon dont elles ont été produites, c’est à dire qui commentent ou questionnent leur production. Je pense qu'il y a deux raisons principales à cela. La première est qu’en ce qui concerne ces possibilités technologiques pour le verre, nous ne parlons que d'une seule matière. Bien que le verre soit riche dans ses possibilités expressives, ces possibilités ne sont pas illimitées.

Le verre doit également trouver son application dans l'espace physique et doit être très largement diffusé de la même manière, physiquement. Si nous parlons des nouveaux médias et l'art numérique, ceux qui n’ont pas forcément besoin d'espace physique et ils peuvent être diffusés beaucoup plus facilement, par exemple par Internet. Il est également considérablement plus facile d'avoir accès à ces nouvelles technologies que ne le sont les nouvelles possibilités technologiques pour le verre. Ces technologies pour le verre ne sont pas répandues et encore plutôt chères à expérimenter.

Par conséquent, et comme j’ai essayé de le montrer clairement dans mes précédents témoignages, je pense qu'il est juste de dire que les possibilités offertes par les nouvelles technologies dans le champ verre n’ont pas encore été testées et éprouvées par les plus talentueux artistes ou designers. À ce jour, ces technologies ne sont que très largement accessibles à ceux qui en sont proches, par exemple Vanessa Cutler. Alors qu’il est certain que cette dernière a fait des expérimentations intéressantes, je ne pense pas que nous devrions imaginer que ce qu'elle a fait est le meilleur qui peut être fait dans l'art ou le design avec ces technologies.

Ce que je dis, c’est simplement ceci. Parce que les nouveaux médias et les technologies numériques appliquées à l’art sont accessibles depuis un certain temps, beaucoup de personnes s’y sont intéressées et ont fait l’expérience de travailler avec. Certaines d’entre elles sont en effet des personnes très talentueuses dont l'intérêt va bien au-delà de la simple fabrication d'objets commercialement intéressants, investiguant certains thèmes philosophiques et spirituels profonds.

Il est bon de rappeler que pour moi, les nouveaux médias et les arts numériques sont des médias tandis que le verre n’est pas un « médium » au sens étymologique, mais un matériau. En tant que tel, je ne pense pas qu'on puisse jamais s’attendre à ce que la même largeur de possibilité d'expression s’applique à ce matériau.

MF : C’est une position, en effet, et qui donne à réfléchir ! Cher Richard, peut-être pour conclure cet entretien, pourriez-vous évoquer l’une de vos œuvres, ainsi qu’une image, qui pourrait s’y rattacher ?

RM : Bien sûr, je consens à vous envoyer quelques photos. Je vais commencer par vous en envoyer une aujourd'hui, un travail datant d’il y a 17 ans, de 1997, intitulé Cold Fusion1a work from 17 years ago in 1997 titled COLD FUSION. Although it has nothing to do with the use of 'new media' the title and the work certainly suggest new technology, one that is coming to supply the world with unlimited, cheap and clean energy. As you may know, my aunt, Lise Meitner, discovered nuclear fission. So in 1996, I decided I could offer the world nothing less than the discovery of nuclear fusion, and made this work for a solo show I had at the Boerhaave Museum. That is the national museum for the history of Physics and Medicine in Leiden, Netherlands. The work contains live fish swimming in water and the flame shows that energy is being produced. Même s’il n'a rien à voir avec l'utilisation des «nouveaux médias» le titre et le travail suggèrent les nouvelles technologies, une qui va alimenter le monde avec une énergie illimitée, pas chère et propre. Comme vous le savez, ma grand-tante, Lise Meitner, a découvert la fission nucléaire. Donc en 1996, j’ai décidé que je pouvais offrir au monde rien de moins que la découverte de la fusion nucléaire, et fait ce travail pour une exposition personnelle, au Musée Boerhaave. C’est le musée national de l'histoire de la physique et de la médecine à Leiden, Pays-Bas. L'œuvre contient des poissons vivants nageant dans l'eau et la flamme montre que l'énergie est en train d’être produite. Pour l'instant, c’est mon offrande, j’espère qu'elle pourrait être utile pour vous.

Je peux aussi vous dire que je suis maintenant engagé dans un projet avec Axolight, une très bonne compagnie d'éclairage italienne pour concevoir des éclairages utilisant la technologie LED. Pour une exposition qui ouvre en février au Palazzo Loredan à Venise sur la lumière et le verre, je vais présenter une œuvre utilisant cette technologie. Dès que j’ai des photographies, je vous le ferai savoir au cas où vous seriez intéressé.

MF : Je serais ravi d’en savoir plus sur Cold fusion, qui reste énigmatique, même si je suppose qu’elle représente une occasion de réfléchir, précisément sur la fusion nucléaire, qui si elle semble « illimitée, propre, et peu onéreuse » constitue toutefois un grand danger. Je suppose que c’est une façon de nous interroger sur la question de la technologie en soi, et de faire apparaître que tout dépend de « qui » l’utilise ? Je serais ravi également d’en savoir plus sur le second projet utilisant les éclairages LED.

RM : Bien que je me interroge sur toutes les nouvelles technologies et produits, et que je crois que nous devrions tous attacher plus d'attention à savoir si ces nouveaux produits ou technologies sont vraiment utile pour nous ou plutôt, le plus souvent viennent dans nos vies non pas parce que nous avons besoin d'eux, mais parce qu'ils font de l'argent pour quelqu'un, je ne peux pas dire que Cold Fusion exprime ou illustre cette croyance. Ce serait donner plus de sens à ce travail que j’en avais l'intention consciente à l'époque. En toute honnêteté, j’ai fait ce travail parce que je le pensais comme une blague splendide. La fission nucléaire est si reliée à ma famille que j’ai énormément apprécié l'idée que j’aurais «découvert» la fusion nucléaire. Je l’ai simplement commencé pour voir si je pouvais faire «une démonstration pratique d’un simple réacteur de fusion nucléaire en état de marche». Il y a quelques années il y avait un immense brouhaha sensationnel dans le monde entier au sujet de certains scientifiques qui affirmait avoir été en mesure de produire la «fusion froide», c’est à dire un moyen pratique et pas cher pour créer de l'énergie à partir de l'eau froide. Ce moyen a reçu pour un temps beaucoup de publicité partout dans le monde, mis la communauté scientifique sur les nerfs, mais a finalement été démystifié. Je me suis souvenu de cette période et j’ai décidé de «le faire à nouveau » en faisant mon propre Réacteur à Fusion Froide.

Photo : Richard Meitner, Cold Fusion, 1997

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