Entretien avec Thomas Léon, Artiste (janvier 2015)

Entretien avec Thomas Léon, Artiste (janvier 2015)


MF : Cher Thomas. Nous avons engagé une recherche à propos des créations actuelles alliant, selon diverses modalités, le verre et les nouvelles technologies. Il s’agit d’observer ce qu’il se produit des points de vue esthétique, artistique, plastique, symbolique, quand des artistes choisissent de combiner ces deux champs et pourquoi ils les associent. Nous en sommes actuellement au début du projet et nous avons navigué dans plusieurs domaines, du côté des technologies numériques utilisées pour transformer le verre, dans la création en verre et le design, mais également du côté des œuvres associant technologies numériques, électroniques, médiatiques et le verre.

Si je t’ai contacté, c’est précisément parce que tu as réalisé une œuvre tout à fait singulière qui mêle technologies numériques et verre, mais pas forcément de la façon dont on s’y attendrait. Glass House (un film de repérage)1Glass House (un film de repérage) - 2011Blu-ray 1080p, son 5.116 minutes 32 en boucleGlass House (un film de repérage) est une installation vidéo et sonore inspirée des notes de Sergueï Eisenstein pour un film non réalisé intitulé Glass House. La vidéo est une exploration des sources architecturales du projet d’Eisenstein (l’architecture de verre aussi bien expressionniste que moderniste) en même temps qu’une actualisation de ces sources par l’introduction d’éléments architecturaux contemporains ou prospectifs.La bande son spatialisée sur six enceintes est composée à partir d’enregistrements d’un Cristal Baschet. Cet instrument mis au point en 1952 est composé de tiges de verre accordées chromatiquement, frottées par les doigts de l’interprète. L’amplification se fait au moyen de résonateurs en fibre de verre et en acier. La bande son se déploie comme un paysage sonore qui entre en résonance avec l’image, donnant la sensation qu’on se déplace à l’intérieur du son comme on se déplacerait dans une architecture.Production Grame, centre national de création musicale à Lyon, Digital Art Center Taipei (DAC), ENSBA-Lyon.En coproduction avec la Muse en Circuit, centre national de création musicale à Alfortville., en 2011, est une installation vidéo et sonore, qui, je reprends tes mots, est « inspirée des notes de Sergueï Eisenstein pour un film non réalisé intitulé Glass House». Il s’agit d’une œuvre-environnement qui plonge le spectateur dans un univers fait d’architectures de verre réalisées en images de synthèse. Le regard du spectateur tourne autour d’une sorte de totem, fait d’un assemblage de diverses architectures, comme si elles étaient fixées sur un axe. En fond, les créations sonores de Baschet, inventeur d’instruments en cristal, compositeur et interprète.

Alors pour commencer, je me permets cette petite salve de question au travers de laquelle, j’en suis sûr, tu sauras te frayer un chemin. Tout d’abord, en tant qu’artiste, quel est le rapport que tu entretiens avec les technologies, en général ? Peut-on dire quelles influencent la forme, le sens ? Constituent-elles des moyens, uniquement ? Ou alors il y a toujours un équilibre entre sens, forme, procédé, technologie ? On peut dire que de tout temps, art et « nouvelles technologies », se sont mutuellement enrichis. Est-ce que le rapport à la technologie a été une question importante dans ta pratique artistique ?

TL : Ma réponse à ces questions a évolué au fil du temps, disons que pour faire court, plus le temps passe, moins je suis du côté d'une idée « essentialiste » qui partirait du principe que les technologies seraient en elles-mêmes porteuses d'une pensée « en soi ». Dans ce sens on peut dire que je me rapproche d'une idée de la technologie comme moyens. Bien sûr je ne nie pas qu'une découverte technologique (que ce soit la peinture à l'huile, le cinéma ou les images de synthèse) n'est pas le fruit du hasard et corresponde aussi bien à un contexte scientifique, qu'à un environnement social ou politique précis. Seulement je pense que les outils technologiques créent des formes qui échappent pour finir à ce contexte pour s'inscrire dans des dispositifs esthétiques ou des formes de pensées dont l'histoire ne recoupe pas entièrement celle des technologies. On peut produire une forme tableau en photographie ou en vidéo comme on peut approcher la notion de collage en peinture ou grâce aux images de synthèse.

MF : Peut-on dire que le choix de la technologie donne une information sur la pensée de l’artiste ?

TL : Peut-on trouver des artistes qui partagent les mêmes choix technologiques sans partager la même pensée ? Il y a plus de rapport entre les objets produit par Jacques-Louis David et Jeff Wall ou entre ceux produits par Lucian freud et John Coplans qu'entre David et Freud ou entre Wall et Coplans.

M.F : D’une façon tout à fait abrupte : pourquoi le verre, et pourquoi sous cette forme ?

TL : Parce que dans le contexte qui m'intéressait (celui de l'architecture moderne internationale), cette matière me semblait cristalliser des ambiguïtés intéressantes, notamment autour de la question de la transparence, à la fois valeur morale et outil de contrôle social. Les récits rattachés à l'architecture de verre me paraissaient aller dans des directions contradictoires. Eisenstein dans ses notes pour « Glass House » croit discerner dans l’architecture de verre une forme emblématique de la société capitaliste et pense dans le même temps se servir de cette forme comme d’un catalyseur pour démontrer la faillite de cette société. Evgueni Zamiatine dans « Nous autres », roman de science-fiction satirique, décrit une société totalitaire, très fortement inspirée de l’URSS, dont toute l’architecture est transparente et renvoie à la surveillance omniprésente de l’État. De leur côté, Bruno Taut et Paul Scheerbart ont une vision de l’architecture de verre très différente de celle du style international (vision plus lyrique que rationaliste) et ont imaginé une société en rupture avec les formes anciennes et dont l’architecture de verre polychrome inonderait chaque bâtiment de lumières et incarnerait un futur plein de promesse.

MF : Quelles sont les grandes dimensions qui surgissent de cette combinaison entre art, verre, et nouvelles technologies ?

TL : Je passe...

MF : Très bien, je passe donc par d’autres chemins. Il n’y a pas de relation directe entre le verre et les nouvelles technologies, dans Glass house, ce sont de simples occurrences. 1. Vous travaillez avec ce que l’on nomme des nouvelles technologies, des technologies numériques et 2. Le verre, parce qu’il est indéniablement associé à l’architecture et son histoire, et qu’il s’inscrit de fait dans les perspectives (sociales, politiques, philosophiques, poétiques) ouvertes par les architectes et les architectures autour desquelles Glass house se construit (car une architecture, c’est bien une pensée), et bien que dans ces deux cas, ce sont les avancées technologiques qui ont permis leur intégration dans des bâtiments ou des projets de bâtiments. On est donc moins dans la création en « verre » que dans la question de l’architecture, de l’ouverture, de la transparence, de la fantasmatique de la modernité, la question de l’utopie, la question du contrôle et vous jouez avec toutes ces ambiguïtés. Même si j’ai pu exposer Glass House dans le contexte d’une exposition d’œuvres en verre, il ne s’agit donc pas de « créations en verre » qui seraient le produit de nouvelles technologies, encore moins une réflexion sur la façon dont les nouvelles technologies peuvent faire « parler » le verre (plastiquement, poétiquement, artistiquement), mais d’une technique de vidéo en image de synthèse qui évoque une certaine architecture, mais dont on ne peut soustraire l’un des matériaux consubstantiels à son existence, le verre sous forme de plaques, de parois (transparentes ou colorées). Est-ce bien exact ?

TL : Oui.

MF : Je propose donc de déplacer le problème, même si ma question pourra paraître naïve ou mal formulée, peut-être même redondante en fonction des premières réponses. Qu’est-ce que les nouvelles technologies, appliquées à l’art, la création, peuvent-elles faire « jouer » de différent (de plus, de mieux, de moins bien) à la création ? Est-ce que dans ton cas, la technologie est vraiment « simplement » un outil, un moyen (une sophistication, une amélioration) ? Est-ce que cela n’offre une possibilité d’évolution d’une part et d’autre part et est-ce que son usage répété n’offre pas une transformation progressive du champ de la pratique et de la réception ? Et en ce sens, du coup, n’est-il pas important de questionner cet usage ?

Lorsqu’on utilise les nouvelles technologies, en tant qu’artiste, n’est-ce pas une façon de leur faire dire autre chose que ce pourquoi elles sont a priori créées ?

TL : Pour répondre dans le désordre à ces deux questions.

L'utilisation des nouvelles technologies par les artistes est effectivement une manière de leur faire dire autre chose, mais on pourrait finalement dire la même chose de tout processus technique ou technologique existant dans un champ particulier avant que les artistes s'en emparent. Un sculpteur fera à priori dire d'autre chose au moulage qu'un prothésiste dentaire mais ce déplacement ou l'existence de cette même technique dans des champs artistiques et non-artistiques ne lui confère pas une qualité particulière.

Pour répondre à la première question et pour revenir sur Glass House (un film de repérage). Je pense qu'il ne faut pas voir l'installation uniquement du point de vue des images de synthèse par exemple mais également l'envisager dans sa dimension sonore. La partie vidéo montre un bâtiment dessiné en images de synthèse avec une visée mimétique. Comme souvent dans ce type d'utilisation des images de synthèse, quelque chose sonne faux, créé une distance (ce qui n'aurait pas été le cas si j'avais utilisé ces mêmes outils pour produire un schéma technique). La bande son enregistrée avec un Cristal Baschet réinjecte dans la pièce, avec ses grincements, ses chuintements, une dimension sensuelle presque tactile (l’interprète caresse les tiges de verre de l'instrument pour jouer). En regardant l'installation on est un peu comme « collé à une vitre », à la fois au contact de la matière et maintenu à distance de l'image, ou en tout cas c'est un peu l'idée que j'en ai. On peut à partir de là formuler deux hypothèses. D'une part ces outils représentent bien une évolution dans le sens où une partie de l'effet de la pièce (la question de la distance) vient du fait qu'à cause de leur nouveauté, on les aborde avec un « background » esthétique déjà présent, lié à la photographie et au cinéma, et c'est en quelque sorte leur défaut de conformité mimétique avec les technologies existante qui créé un effet (il n'y a pas ici de caméra, portée par un corps, qui a capté la lumière rebondissant sur les surfaces).Mais d'autre part, ces outils réintroduisent dans le travail plastique de « vieilles » questions en s'éloignant de l'image photographique. Ce sont notamment des questions liées au dessin ou à la picturalité. On pourrait dire en extrapolant un peu que cette installation à des rapports avec les dessins de projets d'Étienne-Louis Boullée ou de Claude-Nicolas Ledoux, le procédé de mise à distance de l'image n'est pas sans rapport quant à lui avec la peinture hyperréaliste (qui joue aussi sur le rapport mimétique). Si l'utilisation des nouvelles technologies transforme le champ de la pratique et de la réception, à mon sens cette transformation ne se fait pas uniquement sur le mode de la rupture mais au contraire réactive aussi des questions esthétiques plus anciennes, dans un aller-retour permanent.

Photo : Thomas Léon, Glass House (un film de repérage) 2011

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