Entretiens avec Joana Hadjithomas & Khalil Joreige

Entretiens avec Joana Hadjithomas & Khalil Joreige


Dans le contexte où nous vivons, celui de Beyrouth, une ville qui a connu une guerre civile de plus de 15 ans, notre démarche artistique problématise les enjeux de l’image et du document et pose évidemment la question de la représentation de la guerre, de la mémoire et de l’Histoire. Quelles histoires écrire quand le fil de l’Histoire est rompu, quand elle n’a toujours pas été écrite, quand elle est si difficile à écrire après une guerre civile sans vainqueurs officiels ?

Le travail artistique que nous avons fait au Liban toutes ces années posait des questions d'Histoire à une société amnésique ou plutôt qui préférait ne pas faire son travail réflexif sur la guerre pour bon nombre de raisons (dont il est évident pour nous qu'une partie est une question de préservation des acquis et des privilèges sociaux). Une amnestie de tous les chefs de milices a été décidée empêchant tout questionnement sur les évènements de cette guerre récente. Parler de la guerre ou, comme on préfère le dire des guerres libanaises, ne s’apparente donc pas uniquement au devoir de mémoire mais surtout au questionnement de l’Histoire et à la difficulté de l’écrire.

Nous n’avons pas fait de deuil, nous n’avons pas pleuré ensemble, érigé des images partagées, consensuelles. Nous nous retrouvions après guerre dans une société qui reprenait le même schéma, les mêmes modes de productions d’images que ceux qui avait mené à la guerre. Nous avions été bombardés d’images. (la guerre du Liban a été une guerre terriblement médiatisée avec une prolifération de télévisions partisanes ou de médias propagandistes qui tous étaient affiliés à des groupes ou des hommes politiques, voire des milices). Nous avions besoin d’un temps sans un certain genre d’images, l’après guerre était aussi l’après image ou plutôt l’après d’une certaine image. Cela a engendré une remise en question chez nous du pouvoir de l'image, il fallait lui redonner une puissance, la considérer comme un lieu de travail, de vie. [...]