Entretien avec Erin Dickson, Artiste (novembre 2014)

Entretien avec Erin Dickson, Artiste (novembre 2014)


VERSION FRANÇAISE

MF : Chère Erin. Vous êtes artiste, chercheur, technicienne, vous utilisez le verre et les nouvelles technologies, et vous êtes l'une des bénéficiaires de la subvention Technologic Advancing Glass1http://www.glassart.org/2014_TAG_Grant_.html. C’est la raison pour laquelle je vous ai invité à participer à notre étude concernant les créations contemporaines alliant "verre" et "nouvelles technologies" ("à l'ère numérique"). L'idée est d'observer ce qui se passe quand les artistes choisissent de combiner ces deux domaines (dans toutes les dimensions: esthétique, artistique, poétique, plastique, symbolique, critique). Bien sûr, la question des «nouvelles technologies» pourraient soulever, plusieurs autres sujets, sociaux, politiques, économiques et écologiques, etc. Donc, dans un premier temps pourriez-vous nous dire quelles nouvelles technologies vous utilisez, et pourquoi avez-vous choisi ces nouvelles technologies ?

ED : J’ai initialement suivi une formation d'architecte à l'Architectural Association School of Architecture de Londres, où l’on m'a appris à utiliser les nouvelles technologies comme un outil de «tous les jours». J’ai utilisé des logiciels tels que AutoCAD et Rhino pour traduire mes idées, qui ont été réalisées grâce à des machines telles que laser de découpe, imprimantes 3D et machines de fraisage CNC (Computer Numerical Control). Quand je suis passée au verre en 2009 pour poursuivre une maîtrise à l'Université de Sunderland, basée au National Glass Center, j’ai utilisé mes compétences en design numérique, utilisant cette fois le cutter à jet d’eau (waterjet cutter) pour travailler le matériau.

Ce croisement d'un type de machine de découpe numérique à un autre a été très facile, comme j'ai trouvé en cours de formation qu’un type de langage numérique peut être transféré à beaucoup d'autres types de nouvelles technologies. Par exemple la découpe au jet d'eau est très similaire à la découpe au laser, mais requiert simplement des réglages différents pour ce matériau plus capricieux qu’est le verre. J’utilise la technologie comme une sorte de croquis, pour esquisser. Au lieu de dessiner et redessiner « physiquement » une idée, je me sers du dessin numérique et de logiciels de modélisation pour manipuler et modifier des idées rapidement et facilement. Cette méthode me permet aussi de visualiser mes sculptures de façon réaliste à travers le rendu 3D, aussi bien qu’il me permet de les « placer » numériquement dans l'espace dans lequel ils seront finalement installés après la fabrication.

MF : Quelle est la place des technologies digitales et des nouveaux media dans votre travail ? Les nouvelles technologies génèrent les formes et les idées ou vice-versa ? Ou il y a toujours un équilibre subtil entre idées, formes et nouvelles technologies ?

ED : J’utilise diverses méthodes d’acquisitions de données afin de nourrir mon travail, telles que la photographie en stop motion, la vidéo, l'enregistrement sonore et la traduction visuelle d'autres phénomènes sensoriels invisibles. Bien que ces données puissent être traitées manuellement pour en faire une sculpture, je crois que les formes créées grâce à l'utilisation de technologies numériques vont au-delà de ce que l'esprit humain peut créer seul.

Il y a encore, toutefois, la main du créateur dans les formes qui en résultent. Je dois manipuler à la fois le logiciel et le jet d'eau afin de répondre à mes intentions en design, les techniques que j'ai affinées au fil des ans en travaillant avec, et apprendre les subtilités de la machine. Tout comme on pourrait apprendre à travailler avec un outil manuel durant un certain nombre d'années, je sens maintenant que je peux utiliser les technologies digitales comme une extension de moi-même, j’y pense à peine lorsque j’en fais usage.

Le Window series process2Extrait de l’annonce de la Glass Art Society http://www.glassart.org/2014_TAG_Grant_.html: Dickson combinera les possibilités de capture de données, de modélisation informatique, de fabrication numérique, et l'impression 3D, pour concevoir une nouvelle méthode de production d’images dans le champ de la sculpture en verre. Le processus traduira la photographie numérique en un objet de verre en utilisant des logiciels de modélisation tels que AutoCAD et Rhino pour produire une surface numérique en 3D. L'œuvre d'art peut alors être créée par un usinage au  jet d'eau, un usinage contrôlé par ordinateur (Control Numerical Computer), l'impression 3D et le four de casting. Selon Dickson, la nouvelle méthode "fusionne l'image imprimée avec les technologies de fabrication, en passant de la planéité de l'espace pictural à l'intérieur de verres transparents et au-delà des concepts de sculptures imprimées et des façons novatrices de faire des images avec le verre." (Le travail qui sera produit grâce à la subvention  Technology Advanced Glass) a été développé pendant plusieurs années, durant ma maîtrise puis mes recherches de doctorat, lors desquels j’ai poussé une idée et un processus de façon extensive. Il s’agit d’un moyen novateur de travailler avec le verre et le jet d'eau, et qui sera étendu, j’espère, à l'impression 3D et au fraisage CNC (Control Numerical Computer).

MF : Que pouvez-vous nous dire concernant l’impact des nouvelles technologies dans les créations en verre aujourd’hui ? Pensez que les nouvelles technologies peuvent enrichir la création en verre (dimensions artistiques, plastiques, esthétiques…) ?

ED : Je suis définitivement d'accord avec l’idée que les nouvelles technologies peuvent enrichir les créations en verre. Je dois cette idée au fait que je suis à la fois utilisatrice de la technologie en tant qu’artiste à titre privée, aussi bien qu’en tant qu’experte, puisque je travaille au National Glass Center comme technicienne spécialiste des réalisations au jet d’eau, ce qui signifie que je suis employée pour produire des projets avec cette technique pour des compagnies et artistes individuels. Un de mes grands projets était de produire une œuvre d'art en verre miroir pour Cerith Wynn Evans pour la Biennale de Venise en 2011.

En tant que technicienne, je crois que la technologie offre l'avantage d'être plus rapide et plus précis quant à la production de certains objets. Mes clients sont souvent très heureux quand ils découvrent que je peux couper pour eux cent portions de leur objet, et à un niveau beaucoup plus élevé de précision, alors qu’ils pourraient en couper trois manuellement eux-mêmes dans le même temps. Je pense que cet élément de temps est important, car personnellement, je ne crois pas que le fait d’être manuellement asservi ajoute à l'intégrité artistique. Ils peuvent au contraire utiliser le temps économisé à faire progresser leur travail, et peut-être reconsidérer l'usage de la technologie pour leur prochain travail, donc améliorer les résultats.

D'un point de vue personnel, je crois que mon travail n’existerait pas sans l'usage des nouvelles technologies. Je peux aborder des échelles plus grandes, comme on le voit dans Emotional Leak. Comme je l’ai mentionné, grâce aux nouvelles technologies, je suis également en mesure d'accomplir des choses complexes que je serais incapable de faire autrement.

Les nouvelles technologies ne sont pas très représentées dans les expositions et les concours prix. À mon avis c’est parce que ce domaine est encore émergent. S’il est encore rare d’observer l’usage de nouvelles technologies dans l’art du verre, le phénomène est cependant croissant, comme nous le montre le lancement de la subvention Technology Advanced Glass3http://www.glassart.org/2014_TAG_Grant_.html. En comparaison, la technologie dans l'architecture est évidemment bien plus établie si l'on considère la prolifération des rendus 3D, des modèles  imprimés en 3D etc. dans les propositions architecturales dans le monde entier.

MF : Quelles sont les limites de l’usage des technologies dans l’art du verre aujourd’hui ?

ED : Je pense que l'utilisation de nouvelles technologies dans le verre est plus lente que ce qu'elle devrait être, contrairement à d'autres matériaux et applications, ce qui pourrait être considéré comme une limitation.

Venant du monde de l’architecture, j'ai vu certaines utilisations de nouvelles technologies qui pourraient être, mais ne sont pas, transférées dans le monde du verre. Il semble que, parfois, le monde du verre rechape de vieux usages d’architectes et de designers éprouvés il y a des années. Même le jet d'eau à 3 axes (3 axis waterjet) peut être désormais considéré comme une « vieille » technologie, étant donné que les modèles cinq axes existent déjà, mais la communauté du verre ne semble toujours pas vouloir s’approprier cette machine sous quelle forme que ce soit, alors que l’on n'a pas épuisé toutes les possibilités de la découpe au jet d'eau (waterjet) en liaison avec le matériau verre.

Le verre est un matériau difficile et impitoyable à travailler, ce qui pourrait être la cause de cette lente évolution. La plupart des applications de la technologie dans d'autres contextes ne peut pas encore être appliquée au verre, comme une imprimante 3D efficace, raison pour laquelle je suis très intéressée par la recherche du Massachusetts Institute of Technology dans ce domaine à travers leur propre projet subventionné par le Technology Advanced Glass (ndla : l’équipe Michael Stern, Shreya Dave, Markus Kayser , John Klein poursuivent des recherches sur la première imprimante 3D automatisée en verre chaud).

Nous avons espoir que l'attribution de la subvention Technology Advanced Glass (ndlr : pour le projet d’imprimante 3D verre chaud) constitue un pas en avant, et si c’est le cas, cela représentera un coup de pouce à la fois en terme de progrès technologique pour le verre et un plus grand intérêt encore pour la communauté du verre.

Je dois aussi mentionner qu'il semble y avoir un écart entre le processus de création et l'application de technologie numérique dans certains cas. J'ai remarqué que de nombreux cours en verre et technologie n’ont aucun lien entre le verre et la technologie elle-même, par exemple la technologie de rendu numérique est utilisée pour visualiser une idée, puis l'étudiant va à l’atelier à chaud pour souffler cet objet, complètement isolé de la technologie originale. Ou l'objet est soufflé, et « ensuite » numériquement dessiné. Cela peut être une question d'opinion personnelle, mais je crois qu'il devrait y avoir un avantage évident dans l'utilisation de la technologie, et pas seulement comme un outil superflu dans le processus.

MF : L’usage des nouvelles technologies devrait-il être accompagné par une réflexion critique sur les nouvelles technologies elles-mêmes en termes économique, social, politique ?

ED : Je peux faire la critique des coûts économiques de la technologie, comme le waterjet qui est une machine très coûteuse à faire fonctionner. cela peut limiter l'expérimentation et la production, et peut être rebutant. Je ne suis pas sûre des autres aspects, donc je ne peux pas en exprimer davantage.

MF : Pouvez-vous nous donner plus de détails concernant Window Series Process ?

ED : Je ne peux pas trop révéler les subtilités du processus, puisque j'espère breveter cette technologie à l'avenir. Cependant, le processus comprend un certain nombre de méthodes qui incluent la photographie, la modélisation 3D, jet d’eau, l’usinage au jet d’eau, l’impression 3D, le fraisage CNC (computer numerical control), le casting (coulage) et le fusing (fusion).

VERSION ANGLAISE.

MF : Dear Erin Dickson. You are artist, researcher, technician, you use glass and new technologies, and you are one of the recipients of the 2014 Technologic Advancing Glass Grant4http://www.glassart.org/2014_TAG_Grant_.html. It’s why I have invited you to answer some questions for our study concerning contemporary creations combining "glass" and "new technologies" (“in the digital age”). The idea is to observe what happens when artists choose to combine these two fields (in all the dimensions : aesthetic, artistic, poetic, plastic, symbolic, critic). Of course, the question of “new technologies” could raises, several other social, political, ecological, economical subjects, etc. So, in a first time could you tell us wich new technologies you use, and why did you choose these new technologies ?

ED : I originally trained as an architect at the Architectural Association School of Architecture in London, where I was taught to use new technologies as an ‘everyday’ tool. I used software such as AutoCAD and Rhino to translate my ideas, which were realized through machines such as laser cutters, 3D printers and CNC milling machines. When I moved to glass in 2009 to pursue an MA at the University of Sunderland, based at National Glass Centre, I utilized my skills in digital design, but this time used the waterjet cutter to manipulate the material. This crossover from one type of digital cutting machine to another was very easy, as I have found that being trained in one type of digital language is transferrable to many other types of new technologies, for example the waterjet cutter is very similar to a laser cutter, but just requires different settings for the more temperamental material of glass. The use of technology is actually a form of sketching for me. Instead of physically drawing and re-drawing an idea, I use digital drawing and modelling software to manipulate and modify ideas quickly and easily. This method also allows me to visualize my sculptures realistically through 3D rendering, as well as allowing me to digitally ‘place’ them within the space in which they will finally be installed after manufacture.

MF : What is the place of digital technologies and new media in your works ? New technologies create forms and ideas? Or “vice-versa”? Or there is always a subtle balance between ideas, shapes and new technologies?

ED : I use data capture methods in order to inform my work, such as stop motion photography, video, sound recording and the visual translation of other invisible sensory phenomena. Although this data could be manipulated manually in order to obtain a sculptural output, I believe that the forms created through the use of digital technology go beyond what the human mind could create alone. There is, however, still the hand of the maker in the resulting forms. I have to manipulate both the software and the waterjet in order to suit my design intentions, techniques which I have refined over the years of working with and learning about the intricacies of the machine. Just as one would learn to work with a manual tool over a number of years, I now feel that I use the technology as an extension of myself, in that I hardly have to think about it while I use it, and in a way in which no one else does.

The Window series process5Extrait de l’annonce de la Glass Art Society http://www.glassart.org/2014_TAG_Grant_.html: Dickson will combine the possibilities of data capture, computer modeling, digital fabrication, and 3D printing to offer a new method for producing imagery in glass sculpture. The process will translate the digital photograph into a glass object by using modeling software such as AutoCAD and Rhino to produce a digital, 3D surface. The artwork can then be created through water-jet machining, CNC machining, 3D printing and kiln casting. According to Dickson, the new method “merges the printed image with manufacturing technologies, moving from the flatness of pictorial space to the interiors of transparent glass and beyond into concepts of printed sculptures and innovative ways of making images with glass.” (The work which will be advanced by the TAG Grant) was developed over a number of years through extensive testing of an idea and process during both my MA and PhD research. It is an innovative way of working with glass and waterjet, and hopefully will be extended into 3D printing and CNC milling.

MF : What can you say about the impact of new technologies in glass creations today ? Do you think that new technologies can enrich the glass creation (aesthetic, artistic, formal dimensions) ?

ED : I definitely agree that new technology can enrich glass creations. I have the perspective of both the technology user as a private artist, as well as an expert, as I work at the National Glass Center as the commercial waterjet technician, meaning that I am employed to produce commercial waterjet projects for outsiders – both companies and individual artists. One of my larger projects was to produce an artwork made from mirrored glass for Cerith Wynn Evans for the Venice biennale in 2011.

As a technician, I believe that technology offers the benefit of being faster and more precise when it comes to the production of certain objects. My clients are often very happy when they discover that I can cut 100 parts of their design for them in the time that they might of cut 3 manually themselves, and to a much higher level of accuracy. I think this time element is important, as I personally don’t feel it adds to the artistic integrity of the work if the artist has slaved manually making it themselves. They can instead take the time saved to further advance their work, and perhaps reconsider the use of technology for their next application, thus improving the outcome.

From a personal perspective I believe my work would not exist without the application of new technologies. I approach larger scales, as seen in Emotional Leak, through the use of new technology. As mentioned I am also able to achieve intricacies which I would not be able to formulate myself.

New technology does not have a strong representation in exhibitions and competitions. I believe that this is because it is still a growing/emerging field, as. It is still rare that I see the use of new technology for glass, although it is obviously growing, signified by the introduction of the TAG grant6http://www.glassart.org/2014_TAG_Grant_.html. In comparison technology in architecture is obviously more established when one considers how prolific 3D renders, 3D printed models etc are in architectural proposals around the world.

MF : Which are the limits in the use of digital technologies in glass art today ?

ED : I feel that the use of technology for glass is slower than what it could be, and therefore behind other material and contextual applications, which could be seen as a limitation.

Having come from the aforementioned architectural background, I have seen some uses of new technology which could be, but are not, translated into the world of glass. It seems that sometimes the glass world is retreading old ground which was used by architects and designers years ago. Even the 3 axis waterjet could be now seen as an ‘old’ technology, given that 5 axis models exist, yet the glass community still does not seem to appropriate this machine in any sort of extensive way, we have not exhausted the possibilities of the waterjet in association with the material of glass.

Glass is a difficult and unforgiving material to work with, which could be behind this slower up-take. Many of the applications of technology in other contexts cannot be applied yet to glass, such as an effective 3D printer, which is why I am extremely interested in MIT’s research in this area through their own Technologies Advancing Glass Grant.

Hopefully the introduction of the TAG grant signifies a step forward, and we will see a huge boost to both the advancement of technology for glass as well as greater interest in its application in the glass community.

I should also mention that there seems to be a gap between the creative process and the application of digital technology in some cases. I have noticed that many glass and technology classes have no connection between the glass and the technology itself, for example digital rendering technology is used to visualize an idea, then the student goes to the hot shop to blow that object, completely isolated from the original technology. Or the object is blown, and then digitally drawn. This may be a matter of personal opinion, but I believe that there should be an obvious benefit in using the technology, and not just as a superfluous tool to the process.

MF : The use of new technologies should be accompanied by critical reflection on new technologies themselves in social, political, ecological, economic, terms ?

I can comment on the economic costs of technology, as the waterjet is a very expensive machine to run. So in that way it can restrict experimentation and output which can be off putting. I am not sure about the other aspects, so cannot comment further.

MF : Could you give us more details concerning your Window series process please ?

ED : I cannot go too much into the intricacies of the process, as I am hoping to publish/patent the technology in the future. However the process includes a number of methods which utilize photography, 3D modelling, waterjet machining, 3D printing, CNC milling, casting and fusing.

Photo : Erin Dickson, Window 1. Crédit : David William.

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