Sorin-Rétière, l’entretien

Sorin-Rétière, l’entretien


Dans le cadre de son programme de résidence, Oudeis accueillait au mois de mai 2013 les deux artistes Elise Sorin et Gaëlle Rétière. Leur démarche a la particularité de s'inscrire dans le champ des arts médiatiques tout en pouvant conserver une attache spécifique aux arts numériques. Et c'est précisément dans cette dynamique que leur travail pose son intérêt. Effectivement, il est d'actualité aujourd'hui de voir nombre d'œuvres définies, estampillées comme numériques, précisément car elles induisent des logiques d'interaction, proposent au public de nouveaux modes d'expérimentation souvent ludiques et actionnés en temps réel, impliquant touts âges et individus dans un dispositif préprogrammé et dont la promesse esthétique tiendrait en une expérience individuelle, singulière.

Ces créations inscrites dans un régime sensoriel perpétuent une tradition de l'œuvre d'art, qu'il s'agisse de systèmes de déclinaisons, de logiques d'expérience ou simplement de la finalité de monstration des œuvres. Nous évoluons dans un univers traversé par les medias, communicationnels, informatifs, sociaux, et pourtant le cas des arts médiatiques reste moins courant dans l'appréciation des publics et des politiques culturelles. Ceci pourrait s'expliquer en partie par une méconnaissance de ce champ, du fait que les arts médiatiques se dispensent d'un cadre identifié, ou parce qu'ils sont atemporels, accessibles sans contraintes, sans prévention voire dissimulés. L'œuvre, sous ce régime, s'affranchit plus spontanément de toute définition et existe par essence, sans même se vouloir œuvre. Mais les arts médiatiques sont plus qu'une simple extension formelle (ontologique) du champ de l'art, ils incarnent une volonté d'inscrire l'artiste dans des problématiques sociétales, ce qui leur donne une charge alors tactique, stratégique. S'instaure une relation double au spectateur/public qui se prolonge dans notre quotidien. Ce qui est usuel et le reste devient un canal de diffusion, de production et d'inversion. Le journal, la radio, le flyer, l'internet sont des mediums à part entière et peuvent être exploités de multiples façons. Les medias n'existent pas seulement comme des canaux de transmission, non plus seulement comme mediums mais comme sujets. Par exemple, se saisir de l'information télévisée ne signifie pas juste s'intéresser aux formes de la télévision. Cela signifie aussi questionner et débattre de ce qu'est la télévision, pourquoi et comment elle laisse émerger des enjeux spécifiques. Ainsi, les arts médiatiques instaurent une dimension analytique et distanciée à ce qui nous entoure, tant vis à vis des contenus que sur la façon dont ils sont véhiculés et à quelles fins. Le public n'est alors plus un simple public, il est une position transversale, observateur – acteur – et médiant à son tour de par sa capacité à interpréter, interférer et contribuer.

Néanmoins, ce n'est pas parce que ces formes deviennent médianes qu'elles ne conservent pas un enracinement, une intention spécifique au champ de l'art. En somme elle se servent des moyens de l'art mais dérivent, glissent vers d'autres dynamiques non plus reliées à l'art. Et, en écho à ce constat, nous évoquerons cette célèbre formule de Robert Filiou : « l'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art ».

Les arts médiatiques posent donc la question de l'espace dans lesquels ils s'activent (informel, social, politique), du lieu en termes de territoire, de l'époque (à différencier de la temporalité) mais aussi des publics. Le duo Sorin-Rétière se place dans cette dynamique. L’adresse, la parole, la sémantique, le rapport à l’autre et à l’absurde font d’elles des artistes politiques au sens où elles interrogent la société et la place que l’individu y joue, est censé joué ou souhaiterait jouer. Ce postulat s'appliquant en premier lieu à elles-mêmes. Le document, la référence, le témoignage sont prépondérants, la statistique, la coupure de presse, la base de données, les traités de loi font partie de leurs outils courants. Il y a chez Gaëlle Rétière et Élise Sorin une efficacité dans la mise en œuvre du propos qui ne s’embarrasse pas d’une esthétique maniérée.

Leur résidence de recherche permit de poser les bases d'un nouveau projet. Dans une association improbable voire surréaliste, visant à conjuguer données statistiques météorologiques et traités constitutionnels de la République Française, les artistes posent la question du consensus.

« De la pluie au beau temps » prend à revers ce rituel propre à chacun qui vise à commenter les variations climatiques quotidiennes. Sujet des plus communs, il est décortiqué et transformé dans leur projet. Si l'on se fie aux jeux de substitutions opérés par les artistes, il en devient conflictuel, litigieux. Le beau temps pourrait-il être un sujet clivant ? Peut-on imaginer un soleil radieux attiser chez certains la hargne collective, le brouillard déclencher une crise mondiale entre pays souverains ? On n'en sera pas si loin avec cette cartographie mouvante et interactive que nous propose Sorin-Rétière. Une météogéographie constituée de recensements, de bases de données librement accessibles et applicables à des technologies embarquées. Par l'implémentation d'un système graphique et relié au réel, les artistes créent alors un dispositif technologique qui pousse à l'extrême le sentiment d'absurdité pour nous inviter à mieux déconstruire, corréler des éléments hétérogènes et inscrits dans le réel.

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