Nihil Obstat, le nouvel album d’1demidegt2


C'est en ce bel été qu'est sorti le nouvel album d'1demidegt2 : Nihil Obstat

Venue précedemment sur le Vigan pour une performance dont nous garderons un excellent souvenir, 1demidegt2 a sorti son dernier opus sur l'exigent label strasbourgeois : "La P'tite Maison".

Avis aux oreilles curieuses, gourmandes de curiosités sonores, l'album est disponible à l'écoute ici :
http://www.laptitemaison.com/ptitemaison/article.php3?id_article=1234

Nihil Obstat, 1demidegt2

Mais... Mais ce n'est pas fini ! Croyez-vous que nous en resterions là ? Oudeis a envoyé son meilleur reporter pour interviewer l'artiste. Voici donc une interview qui explore plus en détail la démarche et les intentions d'1demidegt2.

Tout d'abord félicitations et merci pour cet album qui est d'une grande qualité. La première question que j'ai envie de te poser porte sur la place de l'idée dans ton travail et particulièrement dans Nihil Obstat. Quel en est le point de départ et comment dans la création sonore s'attache-t-on à suivre un fil conducteur ?
Merci à toi. Il y a du dire, du sens, et des lignes de pensée dans mon travail sonore, c'est vrai. Le son est pour moi un territoire qui supporte bien l'ordre du discours. C'est dans ce champ-là que je parviens le mieux à réagir à ce que propose le monde, à ce qui survient sur les plans politique et social, c'est un lieu que je m'octroie pour déplier mon rapport au monde, aux autres, d'une manière tout à fait autre que dans l'écriture, qui reste ma source et mon ancrage. Pour Nihil Obstat, j'avais envie de travailler à partir de deux mots : obstacle, et obstination, ces deux mots formant maintenant pour moi une sorte d'entité, à la Janus, un être hybride, double face. Mais je n'ai pas cherché à élaborer à partir de là un discours théorique construit. J'ai laissé place à une forme de rêverie, en laissant ce Janus prendre formes sonores au gré des mouvements qui m'agitaient aussi dans le sensible, la chair et le verbe.


Il y a plusieurs parties dans NIHILobstat qui se distinguent bien les unes des autres. Peux-tu nous les décrire avec tes propres mots ?
C'est précisément les variations de cette chimère qui ont donné lieu à différentes incarnations du même. J'étais guidée par le désir d'alterner entre l'intime et le politique (au sens grec, de la polis, des choses de la cité), dimensions qui s'entremêlent en permanence, et parfois se heurtent violemment, comme dans Lady Kong, où je me suis permis de lire une partie d'un texte de Virginie Despentes, King Kong Théorie, qui évoque cet enchevêtrement en termes de confrontation, de lutte aride. Mais qu'il s'agisse des absurdités du monde consommateur, des ruses à déployer pour percer un trou dans un plafond, des méandres du langage, de la façon dont le regard et la pensée éprouvent la plasticité de la matière et la rigidité de la raison, de l'obscurantisme religieux, des opinions qui entravent, chaque fois il s'agit de se tenir debout devant, de voir comment on se tient devant cette chose posée là qui soit vous interroge soit infléchit votre parcours à votre insu, par les chocs et rebonds issus de votre rencontre.


La voix est dominante dans ton travail mais pour cet album on sent que le rythme devient beaucoup plus présent, est-ce que tu te détaches de la parole ?
Peut-être. On verra bien. Cela correspond à la conjugaison de deux vecteurs en moi : d'une part, plus j'avance dans le travail sonore plus je m'immerge dans le matériau brut, le son, plus je jouis du son en lui-même et de son inscription dans la durée, d'autre part, je m'interroge beaucoup en ce moment sur la parole elle-même, ses limites, mon rapport à cette modalité spécifique du verbe. Mais la voix reste fondamentale pour moi, en sa matière, sa dimension charnelle qui me renvoie aux corps des autres comme au mien, au dire, à l'humain, la présence.


Le corps, l'organique et sa mécanique font partie du vocabulaire de Nihil Obstat et même la couverture met la chair blessée au premier plan. Le traitement de l'organique par l'électronique produit un effet troublant tant d'un point de vue accoustique, qu'intellectuel ou esthétique. As-tu toi-même un positionnement sur la problématique de l'homme-machine ?
La couverture n'est qu'une des interprétations graphiques de "obstacle/obstination" : rencontre de l'obstacle avec un corps, et obstination du corps à franchir cet obstacle. Nous avons le pouvoir de traverser les murs, parfois, même si le mur laisse en nous sa trace. Mais sur cette image obstacle et obstination sont présents à plusieurs niveaux, plus souterrains. L'homme-machine. Comme beaucoup, je suis fascinée par les avancées technologiques, assez férue de science-fiction (pour moi un laboratoire de la pensée, quand elle est de qualité). Aujourd'hui, certaines fictions d'Asimov, Philip K. Dick, etc. ont quitté l'ordre du récit pour entrer dans celui du réel, on se rapproche des problématiques à la Ghost in the shell. Ce qu'il en est du vivant, de l'humain, tout cela bouge, je m'y intéresse. J'ai été troublée le jour où j'ai découvert des logiciels de synthèse vocale capables de respecter (dans une certaine mesure) la ponctuation, d'adopter une certaine prosodie, des accents ... Pourtant le son créé de toutes pièces par la machine, à partir d'un simple oscillateur, ne me suffit pas (pour l'instant ?). J'ai recours à des enregistrements de sons "réels" c'est-à-dire issus d'événements, de situations, de confrontations, chocs et rencontres de matières, de chutes, frottements, souffles ... non parce que la machine ne pourrait pas produire ces sons-là (le pourrait-elle ?), mais parce que je leur accole ce supplément d'âme, la mémoire de ces situations, de ces molécules en mouvement. C'est une représentation assez romantique de la chose, je suppose. La machine est fascinante, mais je ne peux imaginer me défaire de la matière chair, de l'aesthesis, de l'organe touché, mu par autre chose que sa propre masse ou bien par les agitations de ses propres cellules. J'aime l'hybridation, mécanisme de création. Il m'arrive de comprendre absolument les no life, les adeptes d'univers virtuels qui en oublient le réel référentiel. Après tout pourquoi pas ? Pourquoi ne pas choisir de changer d'univers ? Si la technologie nous le permet ? Je ne le ferai pas, car je suis trop attachée à mon substrat charnel, mais bon, on peut imaginer vivre un temps comme ça jusqu'à épuisement des ressources, c'est autre chose. Les chimères biotechnologiques vont peu à peu prendre place à nos côtés, peut-être plus proches de nous qu'on ne le pense, peut-être même dans l'ordre de nos intimités organiques. Je n'ai pas de jugement de valeur là-dessus, juste un ensemble de questions une certaine excitation. Cela pourrait bien être cata-strophique : un renversement. Le hic ne vient pas de la machine, mais bien de ces grands avides qui en décident les fonctions, de ces ploutocrates qui organisent la distribution des ressources et des opinions.


Cet album a été crée dans des circonstances particulières, à savoir qu'il fait suite à une invitation – que tu nous a fait le grand plaisir d'accepter – pour une performance en avril 2009. Comment as-tu préparé cet événement ? Comment s'est faite la transition d'une performance publique au travail de studio ?
et encore merci pour cette invitation... J'avais un délai d'un mois pour préparer cette performance. Pendant ce mois j'ai récolté du son, enregistré des textes, construit un univers à partir de ce questionnement sur l'obstacle et l'obstination. C'est un travail que j'avais déjà commencé, mais il a pris une autre tournure quand j'ai décidé de l'orienter vers la performance. Il fallait construire quelque chose de cohérent mais d'assez souple pour permettre quand même une forme d'improvisation. Ensuite, comme je n'avais enregistré que des bribes de la performance, j'ai repris le tout, mais le travail de "studio" s'est fait avec en ligne de mire la façon dont j'avais réalisé la chose. J'ai essayé de retrouver certaines combinaisons sonores qui me plaisaient, et parfois je suis partie tout à fait ailleurs.


Es-tu partisane d'accompagner le public dans la lecture de ton œuvre ou bien de le laisser faire face à une lecture brute ? Je pose cette question car il me semble que l'expérimentation sonore relève plus du champ de l'art – au même titre que l'art contemporain – que de la musique, et que cette problématique de l'accès au public se pose de la même manière.
Je ne sais pas trop. Je n'ai pas tellement envie de faire des explications de texte. Et il me semble que la lecture brute peut surprendre aussi et ouvrir des perspectives auxquelles je n'aurais peut-être pas pensé moi... Maintenant, savoir à quel champ appartient l'expérimentation sonore, je ne sais pas non plus, et je redoute un peu de la voir cantonnée au champ de l'art contemporain, qui ne devrait pas constituer une limitation mais me semble contenir le risque d'un enfermement, pourtant. Je ne suis pas tellement pour opérer ces distinctions. Je ne viens ni d'un domaine ni de l'autre puisque je viens de l'écriture, et cela me donne une position de transfuge assez agréable ; j'arpente un territoire que je ne me soucie pas forcément de nommer et j'espère permettre des traversées à ceux qui m'écoutent, quels que soient les paysages environnants.


Toi-même tu diffuses sous licence libre et le label sous lequel sortent tes albums, La Petite Maison, est un net-label spécialisé dans ce type de production. Qu'est-ce que t'apportes ce choix ?
La licence libre, les net-label, permettent à des gens comme moi de diffuser leur travail, et de découvrir le travail des autres. C'est un foisonnement, que ne permet pas forcément l'industrie du disque, soumise à des logiques économiques. Je ne suis pas une fanatique du libre, je ne jure pas que par ce modèle-là. Je pense que le libre est généreux, j'apprécie ce partage, j'en profite énormément et je télécharge beaucoup d'oeuvres sous licence libre. Le label La P'tite maison propose à mon sens des travaux sonores de grande qualité, je me sens très privilégiée d'y proposer ma contribution. Ce genre de label (il y en a d'autres, plein d'autres, comme Digital biotope, par exemple) montre une exigence artistique à l'oeuvre qui s'affranchit des contraintes économiques. Mais cela implique que tous les gens qui y participent trouvent un autre moyen de subsistance, surtout à une époque où les subventions accordées aux structures artistiques diminuent comme peau de chagrin. Maintenant, je pense que la question du droit d'auteur et de la propriété intellectuelle n'a pas fini d'évoluer, et que nous verrons surgir de nouveaux modes de pensée dans ce domaine.


Quels sont tes projets à venir et comment les prépares-tu ?
Un projet en collaboration avec d'autres artistes sonores et musiciens : il s'agit de proposer des échos sonores à un texte que j'ai écrit. Comment on peut rebondir d'une matière à une autre, de la matière verbale, muette dans sa graphie (mais sonore à l'intime), à la matière sonore en elle-même. Il s'agit aussi de travailler sur la récupération, la transformation, les mutations : offrir aux autres un matériau à récupérer et interpréter, malaxer et torturer ... ce qui m'intéresse est aussi de voir ce qui va faire réagir les autres artistes, ce qui va les mettre en mouvement à partir de ce matériau circonscrit qu'est ce texte. Je participe au projet sur le plan sonore, mais pour l'instant c'est à l'état de terra incognita ...
Sinon un nouveau projet sonore tournera autour de la notion de "digue"... Il y aura des sons percussifs, et pas mal de rythmique, sans doute. Pour l'instant j'en suis au stade de la rêverie qui prépare le terrain... et j'enregistre pas mal de sons.
Enfin j'ai d'autres chantiers en cours mais qui sont dans le domaine de l'écriture.

Il est 1 commentaire

Add yours