Pratiques furtives, entretien avec Patrice Loubier

Pratiques furtives, entretien avec Patrice Loubier


Il faut, je pense, distinguer ici entre usage de l’art à des fins engagées ou militantes, et pratique « autonome » ou spécialisée de l’art, laquelle pratique n’exclut toutefois pas une dimension politique. Dans le premier cas, l’art est secondaire ou rendu transitif à une action de nature essentiellement politique (critique, contestation, conscientisation ou dénonciation, entre autres). La chose paraît parfaitement légitime. Il s’agit alors moins de créer une oeuvre (c’est-à-dire de se revendiquer de l’art en tentant de contribuer à son histoire et aux débats et discours qui la fondent) que de recourir à des codes et compétences artistiques (voir Stephen Wright là-dessus) pour véhiculer quelque cause, pour faire entendre un message, pour tenter de produire quelque effet dans le champ social (mais rien n’empêche bien sûr que le geste politique intègre l’art et son histoire a posteriori). Le cas de l’ATSA (Action Terroriste Socialement Acceptable) au Québec est ici tout à fait patent.

À l’inverse, une oeuvre créée en tant qu’art peut être aussi critique et « efficace », mais elle le sera alors dans son champ propre — la confronter et la juger par rapport à l’action politique c’est commettre une erreur. Il faut par ailleurs demeurer attentif à la coexistence plurielle de positions et de statuts, qui peuvent se superposer ou se voisiner, c’est-à-dire à la complexité des actes de discours et des pratiques que constituent les oeuvres d’art et les démarches d’artistes — ce qui rend la question d’une recherche de critères éminemment difficile, et entraîne la nécessité de toujours penser les oeuvres et les activités artistiques à la lumière de leur ancrage social et de leur situation de communication.