SIO, une étude singulière sur les rapports entre verre et nouvelles technologies dans la création contemporaine.

SIO, une étude singulière sur les rapports entre verre et nouvelles technologies dans la création contemporaine.


Introduction : singulière ?

La création est une histoire de rencontres, d'expérimentations, d'articulations, de combinaisons, de configurations, de contextes. Les technologies numériques se sont assises, invitées ou s'invitant, à la table de nombreux domaines. En l'occurrence, elles traversent le domaine de la création en verre (conception et fabrication numérique), et de nombreux artistes combinent le verre et les technologies numériques. Il nous a donc paru nécessaire, face à ce champ en friche, d'observer ce qui se jouait dans leurs rapports.

Le premier volet de cette étude, non exhaustive, vise donc à « faire apparaitre », à donner corps à une réalité, pour accompagner des ouvrages tels que celui de Vanessa Cutler, New technologies in glass1Vanessa Cutler, New technologies in glasss, A&C Black, London, 2012.. Nous voulions défricher, rassembler, créer un outil de réflexion à partager, observer par exemple si la façon de penser les technologies employées était reliée à une analyse plus globale sur la façon dont elles jouent sur les perceptions et les existences, observer les problématiques, créatives, plastiques, esthétiques, voir ce que le sujet du verre et des nouvelles technologies dans la création contemporaine mettait en frottement. Et les découvertes furent nombreuses2Entre autres : Erica H. Adams, David Arnaud, Art-Act, Elea Baux, Pascal Brocolicchi, Antoine Brodin, Annie Cattrel, Charlotte Charbonnel, Gregory Chatonsky, Daniel Clayman, Vanessa Cutler, Shreya Dave, Erin Dickson, Shelley Doolan, Justin Drummond, Matt Durran, Olafur Eliasson, Electronic Shadow, Michael Eden, Thierry Fournier, Fred Fisher, Philipe Garenc, Denis Garcia, Jan Gasparovic, Matthias Gayle, Bathsheba Grossman, Jerome Harrington, Peter Houk, Shih Chieh Huang, Zack J-W, Luke Jerram, Tavs Jorgensen, Markus Kayser, Raphael Kim, John Klein, Cécile Le Talec, Thomas Léon, Lyonnais et Saazs, Adrien M et Claire B, Geoffrey Mann, Augustin Scott de Martinville (ECAL – Heart of glass), Richard Meitner, Anna Mlasowsky, Robert Morris, Diego Movila, Michaella Nettel, Célia Pascaud, Dominique Peysson & Hsinli Wang, Helen Pynor, Recycle Group, Hyperopia Projects , Studio Drift, Tim Tate, Ione Thorkelsson, Bettina Samson, Akiko Sasaki, Scenocosme, Madeline Steimle, Barbara Steinman, Studio Drift, Angela Thwaites, Angela Van der Burght, Koen Vanderstukken, Paul Vanouse, Hélène Varin, Victoria Vesna, Denys Vinzant, Nikolas Weinstein Studios, Richard Whiteley, Kate Williams and John Lloyd, Anicka Yi, Zimoun, Mark Zirpel., nous engageant d'ores et déjà à songer à un second volet, plus analytique.

Singulière ? Car pour ce premier mouvement, nous avons opté pour une approche complexe, transversale et ouverte, à la fois journalistique et abductive, comme l'histoire de l'art le permet, une approche non téléologique, pour pouvoir créer des passerelles spatiales et temporelles, et générer du sens.

Le premier volet de SIO se décompose comme suit :

Une première partie liminaire, synthèse de l'étude, intitulée Ce dont le verre est plein, pour voyager au travers des différentes métamorphoses du verre, ses charges et portées symboliques, sa présence dans la création contemporaine et son rapport avec les technologies numériques.

Une série d'entretiens3Erica H. Adams (artiste, enseignante, critique), Kari Altman (artiste), David Arnaud (artiste=artisan), Elea Baux (artiste), Antoine Brodin (artiste), Vanessa Cutler (artiste, enseignante, chercheuse), Erin Dickson (artiste), Matt Durran (maker, commissaire d'exposition, enseignant), Philipe Garenc (artiste, Glas fablab manager du Cerfav, enseignant), Denis Garcia (directeur du Cerfav), Jan Gasparovic (artiste), Peter Houk (directeur du MIT glass lab), Nandita Kumar (artiste), Thomas Léon (artiste), Geoffrey Mann (designer, artiste), Augustin Scott de Martinville (designer, chef du projet Heart of glass, ECAL), Richard Meitner (artiste, enseignant, chercheur), Anna Mlasowsky (artiste), Célia Pascaud (artiste), Studio Drift (collectif de designer), Ione Thorkelsson (artiste), Akiko Sasaki (artiste), Angela Van der Burght (artiste, enseignante, designer – general editor de l’e-magazine Glass is more!), Hélène Varin, Liz Waugh McManus (artiste), Zimoun (artiste). , avec des créateurs, des théoriciens, des directeurs d'institutions, permettant de soulever des enjeux et des perspectives. Nous remercions chaleureusement ceux qui se sont prêtés à l'exercice, et ceux qui s'y prêteront.

Un plus long texte, enfin, pour présenter un peu plus conséquemment des artistes, des œuvres, des expériences, des technologies, des attitudes, des usages, des manières de faire et d'agir, là encore dans l'idée de « faire apparaître » et donner à penser.

Ce dont le verre est plein [...]

Des métamorphoses du verre à sa rencontre avec les nouvelles technologies dans la création contemporaine.

« Et qu'il n'était pas de mer que l'homme ne puisse traverser4Laurent Gaudé, Eldorado, Actes Sud, 2007. ».

Des perles antiques aux arts numériques.

Depuis bien longtemps déjà, le verre, dont on lit si souvent qu'il est le premier matériau de synthèse découvert par l'homme, a été embarqué sur les vaisseaux de la création. Entre nature et culture, depuis la pâte translucide et scintillante des perles antiques aux lentilles d'astronomies, depuis la noire obsidienne aux fibres optiques, il traverse l’histoire, le temps, les cultures, les arts, les sciences, s'inscrit dans le réel. Immédiatement, lorsque l'on pense à ce matériau – si tant est qu'il ne soit pas réduit à de simples pratiques artisanales, décoratives, ou tout autre valeur péjorative – on sera frappé par sa présence-absence, car il est bien là, au plus près de nous, au plus près de nos corps et de nos esprits. On les porte sur le nez, à la bouche. On s'en pare, on les remplit. On regarde à travers, on observe, on déduit. On y conserve des aliments, on y élève des bactéries. On les brise de rage et parfois d'envie, on s'y coupe, on les recycle. On les touche délicatement ou compulsivement du bout des doigts et l'on s'en sert même pour d'autres plaisirs plus intimes. Les verres nous entourent, nous enveloppent, nous « communiquent », « font écran » nous protègent et nous exposent, et l'on peut pousser les métaphores. Ils nous cachent, nous reflètent, nous « en-visagent », réfractent, diffractent, soustraient ou ajoutent. Ils nous photographient, nous isolent, sont les rois de l'illusion, ils nous plongent dans l'univers et ses corps célestes. Le verre est aussi transversal, et pour amorcer le lien avec la création élargie, « relationnel », « contextuel », « conceptuel », « interactif ». La poétique des verres est immense. Le matériau est indissociable des activités humaines et des rapports sociaux5Nous renvoyons à quelques ouvrages, parmi d'autres : Catalogue de l'exposition La transparence au XXe siècle exposition, dirigée par Françoise Cohen, Muséedes beaux-arts André Malraux, Le Havre, 14 septembre-26 novembre 1995 ; Histoire matérielle et immatérielle de l'art moderne, de Florence de Méredieu, Larousse, In Extenso, Paris, 2008 ; le numéro 46 de la revue Traverses, mars 1989, consacrée au verre, revue créée par Jean Baudrillard, et éditée jusqu'en 1994 par Les Éditions de Minuit..

Qui évoque le verre tire les fils finement entrecroisés de ses apparitions, usages, et de ses relations profondes avec la technologie, les savoir-faire et les gestes, qui lui donnent forme(s) et fonction(s). Fruit de technologies et technologie en soi, il s'inscrit dans la longue généalogie des grandes inventions, découvertes, créations. Matériau fascinant qui a fait l’objet de nombreuses publications, le verre est partout, dans le temps et dans l'espace de l'homme, y compris dans la peinture occidentale, constellée d'objets en verres et de miroirs aux différentes significations (donnant des indications sur l'époque et le sujet des tableaux), tout comme dans l'art du XXe et du XXIe siècle. Il marque l'histoire de la perspective (Da Vinci et sa paroi de verre, Brunelleschi en démontre les principes grâce à un miroir), y compris celle des perspectives « dépravées » (anamorphoses), et nous le retrouvons dans les oeuvres de Duchamp (Le Grand Verre), Parmiggiani (son labyrinthe de verre brisé), Mario Merz (Città irreale, Millenovecentottantanove), comme dans celles de Dan Graham (pavillons), Anish Kapoor (miroirs). Ces derniers l'utilisent entre autres sous forme de parois partiellement ou totalement réfléchissantes, généralement incurvées pour distordre ce qu'elles reflètent, jouant donc des effets spéciaux pour faire vivre une expérience sensible et perceptive au spectateur, qui se voit embarqué. Même art de l'adresse chez Larry Bell, Julio Leparc, Ann Veronica Janssens, Olafur Eliasson, qui jouent sur nos sensations par immersion et altération de la perception, mais dans une autre dimension, moins critique, plus réflexive. Si Kapoor nous déforme, nous rendant difformes pour nous faire prendre conscience de notre rapport au monde et à la nature que nous déformons, si Graham critique ouvertement l'architecture « capitaliste » et ce qu'elle incarne (bien que les spectateurs s'amusent beaucoup des jeux optiques), si Bell questionne les apparences, Eliasson, Janssens, Kusama, semblent porter d'autres messages, mais à différents niveaux, cherchant à émerveiller, impressionner, provoquer des illusions, à nous faire percevoir autrement dans un but réflexif, d'émancipation. Nous n'oublions pas les créations de Michel Stefanini, ni que cette façon d'user des phénomènes pour délivrer des messages et interagir existait déjà dans les lieux saints par la médiation des vitraux (presque la lanterne magique), et que de nombreux artistes contemporains s'en sont emparés pour s'exprimer (Pierre Soulages, Gilbert & George, Wim Delvoye).

Ces parois, plaques, membranes de verre on les rerouve bien sûr dans l'architecture, dans l'art du XXe siècle et du XXIe siècle, mais également aujourd'hui dans des installations interactives. Adrien M. et Claire B. par exemple, ont utilisé des technologies numériques et des plaques de verre dans leur installation interactive Typographic Organism. Les spectateurs, grâce à un principe illusionniste (la Peper's Ghost Illusion, qui consiste à incliner des plaques de verre pour créer l'illusion qu'un objet est là où il n'est pas, par exemple un fantôme), et des images projetées générées par ordinateur, perçoivent dans un aquarium des grappes de lettres évoquant des organismes vivants qui s'animent lorsqu'on leur souffle dessus. Ils croient donc voir des organismes «  typographiques » et se laissent séduire par leurs mouvements, acteurs de l'oeuvre. Présentée au sein d'une exposition (XYZT, Les paysages abstraits) constituée de neuf autres installations, les artistes créaient un territoire imaginaire singulier de nature poétique, sémantique, onirique, immersif, interactif, en accord avec leur démarche de « placer l’humain au centre des enjeux technologiques, et le corps au coeur des images, avec comme spécificité le développement sur-mesure de ses outils informatiques6http://www.am-cb.net/» pour un « numérique vivant».

Du « verre à feu » à l'Oculus Rift.

Le verre, central, donne accès. Il possède la faculté majeure de nous rapprocher des choses. Il assure une certaine proximité, mais il permet de conserver un écart. Nous pourrions parler d'une distance critique car il nous oblige à nous « positionner »? Quoi qu'il en soit : il a autorisé le face à face de Neil Armstrong avec l'immensité intersidérale, il plonge le nerf optique dans les profondeurs océaniques, il permet de regarder nos écrans et nos poissons, et grâce aux lentilles (retrouvées en Assyrie dans des couches datant de 4000 ans ; utilisées par les romains pour produire du feu sous le nom de « verre à feu » ; peut être pour commencer à corriger la vision) permet de voir l'infiniment grand et l'infiniment petit. La lentille, c'est l'extension de l'œil de Galilée, ce sont les observatoires, les biotechnologies, c'est la technologie en perpétuel mouvement du « voir » et du « savoir », c'est ce qui permet de promener le regard dans de nombreux univers et de les filmer, de les photographier, de les enregistrer, de les conserver, de les analyser. Les lentilles nous permettent en outre de voyager dans des mondes numériques, synthétiques, au moyen des Oculus Rifts, appareils (ou instruments ?) à partir desquels sont menées de plus en plus d'expériences (pour ses qualités immersives, sonores, visuelles, haptiques), dans le monde du jeu-vidéo, dans le monde de la création élargie, et également dans celui du plaisir à distance, parfois complété de coquines prothèses, ou celui de l'armée pour des entraînements spécifiques. Si l'Oculus Rift, avec lequel nous pouvons interagir mentalement (et prothétiquement), peut être pensé en termes de structure de la perception (il modifie le regard, il impacte sur les émotions), d'être « allagmatique » (Simondon : dans la mesure où il est instrument permettant des échanges entre l'homme et l'environnement), ou de régime de sensorialité singulier (c'est différent que de lire un livre), c'est en l'occurrence grâce au verre (et grâce aux yeux, en effet !). Mais au-delà de la présence du verre et sa propension à jouer un rôle dans nos sensations, subsistent des questions cruciales : dans quelles conditions ces appareils sont utilisés ? Par qui ? Qui les exploite ? Quel est le contenu de ce qui est « montré » ? Ce que l'appropriation par des artistes peut contribuer à penser autrement.

Charges et portées symboliques du verre (dérives).

Mais le verre, c’est encore l’alchimie, la chimie, le symbolisme, la magie, l’utopie, la vanité, un matériau relié à des évolutions et révolutions sociales et politiques (évolution, développement et disparition des gentilshommes verriers ; les révoltes des verriers au XIXe siècle pour maintenir leur outil de production...). Le verre est aussi l'un des multiples liens entre Orient et Occident. L'art du verre aurait pu être ramené en Europe (bien après l'époque romaine lors de laquelle il circulait beaucoup par la méditerranée) en partie par les croisés, qui, revenant ruinés de leurs campagnes et devant travailler, s'étaient vus confectionner le statut sur-mesure de gentilshommes verriers leur permettant ainsi développer cette pratique (dans des conditions souvent difficiles) après que le roi leur en ait accordé le privilège.

Il est amusant d'indiquer, autrement, que les intérieurs Pompéiens, juste avant l'éruption du Vésuve, étaient autant pourvus, voire plus, de bibelots, vases et vaisselles en verre que nos intérieurs contemporains, lesquels sont d'ailleurs colonisés par les écrans domestiques, tubes cathodiques à la cave et écrans à cristaux liquides, tablettes, smartphones, lecteurs MP3, Apple Watches pour les autres pièces, lorsqu'il ne s'agit pas de verres intelligents, progressifs, photochromiques, dichroïques, de verre optique actif, de verres holographiques, de verres incrustés de cellules photoélectriques, de capteurs solaires, conduisant les informations numériques…

Nous le voyons bien, une petite rêverie sur le sujet du verre nous conduit dans de multiples directions. Celle-ci nous conduit tout aussi rapidement à ses charges et portées symboliques, esthétiques, politiques. On pensera à la magie de ses effets, à ses ambiguïtés (solide et liquide, dur et fragile, lisse et tranchant, permettant de voir sans être vu, fini et infini, transcendant et immanent, il « unit les milieux qu'il sépare »7Selon la fameuse formule de Max Ingrand., impalpable et tangible, matériel immatériel), sa capacité phénoménale à être transformé, sa multifonctionnalité, et on songera également, considérant l'ensemble de ses applications, à son indéfectible rattachement aux notions de progrès technique, de « nouveauté », lesquelles renvoient dos à dos les plus éminents penseurs.

La paroi de verre, que les technologies actuelles permettent de produire quasiment de toutes compositions et formes8Par exemple : http://www.mickeekhout.nl/images/Artikelen2010/Delft%20Glass%20Design%20Innovations%2026.11.2010-LQ.pdf, est présente également dans les plus « prestigieuses » architectures contemporaines, dans les domaines de l'économie, de la politique, de la culture (c'est de nos jours encore un marqueur de réussite et d'élévation, de maîtrise économique et technique, de compétition, d'excellence, mais également de bien être dans le cas de maisons individuelles). Elle appelle inévitablement les métaphores de la communication, de l'interaction, de l'immédiateté, de la transmission, analogie parfaite d'Internet et de ses ambivalences.

Dans l'architecture, en effet, (au coeur des activités humaines et les définissant) il a permis, associé aux autres matériaux, d'ouvrir les façades, de « faire entrer » la lumière, la chaleur, d'aérer, de vêtir les bâtiments d'immenses membranes reliant l'extérieur et l'intérieur. Dans les bâtiments, il a permis d'agrandir les espaces, de réorganiser les circulations. Si ses vertus sur la qualité de vie ont été vantés, il a en outre matérialisé un idéal (on parle aussi de fantasmatique), celui de la modernité, s'exprimant différemment selon les époques, les régimes (politiques, économiques) et les architectes. Quoi qu'il en soit, les parois transparentes des grands édifices s'élèvent toujours plus haut vers les cieux et les technologies actuelles permettent globalement d'en faire ce que l'on veut. Mais la transparence est ambivalente, il y a bien transparence et transparence, il y a bien progrès et progrès. Qui voit quoi ? Qui à accès à quoi ? Il ne faudra pas chercher bien loin dans nos références communes pour constater que le verre est alors « aussi » associé à une sorte de grand rêve technocratique, un monde parfait lisse et aérien fait de verres « intelligents » (à la fois parois et écrans) sécurisés, domotisés, un monde à usage réservé, dans des enclos transparents et frais dans lequel les informations et images circuleraient librement, flottant dans l'espace, où la végétation, conditionnée, serait à sa « juste » place, maitrisée, un monde qui pourrait avoir à voir avec les rêves de révolution (technologique et politique9En référence, entre autres, à l'émission de France Culture du 6 octobre 2014 : Google est il un projet politique ?) bâtie sur les technologies « nouvelles » (transhumanisme, intelligence artificielle, etc.), un monde que voudraient nous fabriquer certaines compagnies multinationales, grisées par les croyances « humanistes » et « messianiques » de ceux qui sont à leur tête. Et les époques ne portent pas les mêmes « utopies ». Bruno Taut et Paul Scheerbart (qui a écrit, notamment, L’architecture de verre) voyaient dans l'architecture intégrant des verres colorés un moyen de transformation sociale. Sur le Pavillon de Verre de Bruno Taut pour l'exposition du Werkbund de 1914, étaient inscrits les aphorismes suivants : « Le verre amène une ère nouvelle » ; « Le verre coloré détruit la haine » ; «  Sans un palais de verre, la vie devient un fardeau»10Paul Scheerbart.. Mais l'architecture de verre, c'est aussi la Maison de verre, film inabouti d’Eisenstein11Voir les notes du film avorté d'Eisenstein sur le film La maison de verre, notamment, écrit en 1927-1930 et se déroulant dans un gratte-ciel en verre entièrement transparent), thème déjà traité entre autres dans le catalogue de l'exposition La transparence dans l'art du XXe siècle, Le Havre, Musée des beaux-arts André Malraux, 14 septembre-26 novembre 1995., critique acerbe sur l'architecture de verre transparente, conduisant à la folie. L'architecture de verre, c'est selon les cas l'utopie concrète, le capitalisme débridé.

Présences du verre dans la création élargie.

Mais revenons sur les berges de la création. Aujourd'hui, les mondes du verre, ce sont les métiers d'art, le design, l'art contemporain, ce sont des multinationales, des industries, des institutions, de lieux de formation et de création comme le CIRVA, le CIAV, le Cerfav, des lieux d'exposition, des départements d'Universités (quelques exemples : Plymouth College of art12http://mfarchive.plymouthart.ac.uk/mf3.php?pageID=23, Vicarte au Portugal, 3D4M de l'Université de Washington, Université du Québec à Trois Rivière, Université de Sunderland...), ce sont également des collectifs et des ateliers au service des créateurs, dans le monde entier, et le verre rejoint l’univers des fab labs (MIT Glass Lab ; Glass Fablab du Cerfav ; Fab lab du Design Centre at Falmouth University13www.makernow.org ; National Glass Center de Sunderland ; Glasslab du Corning Museum of Glass…) et des makerspaces. L'effervescence n'est pas à prouver.

La beauté, la puissance, la gestualité gravitationnelle et le caractère démiurgique de la danse des souffleurs de verre, si souvent cités lorsque allusion est faite à cette discipline, ne doivent en aucun cas masquer la diversité des présences du verre dans les différents domaines de la création. C'est une histoire de représentation et de justesse, même s'il ne faut pas occulter non plus, bien au contraire, ce pan de la création.

Dans le champ des « arts du verre » comme dans l'art moderne et contemporain - avec pour ligne de partage la transformation du matériau et ce que celle-ci implique - le verre a été le matériau de toutes les expériences. Il a imagé, il a matérialisé, il a symbolisé, il a réfléchi, il a été le matériau, pour ainsi dire, de manières de faire et de penser, de manières de passer, de transmettre.

Si les noms des grands artistes verriers de la fin du XIXe et du XXe siècles ne sont malheureusement connus que de certains amateurs et connaisseurs, voire spécialistes, comme pour ce qui concerne le design, nous ne doutons ni de la qualité de ce qu'ils ont réalisé et il faut encore moins douter de leur rôle dans l'extension de la présence du verre dans l'art contemporain, sous de nombreuses formes et techniques : œuvres soufflées, œuvres moulées, œuvres gravées, polies, découpées, objets, objets transformés, augmentés, plaques de verre, parois de verre, verre brisé, verres vibrants, etc…

Il n'étonnera (presque) personne de trouver aujourd'hui, déambulant dans une exposition, une sculpture, une installation, un dispositif, intégrant le verre, comme signe, signifiant, référence, métaphore, percept, agissant de façon cruciale dans l'expérience esthétique, la réception de l'oeuvre, son appréciation. Il n'étonnera (presque) personne de contempler des œuvres en verre (ou l'intégrant) d'Emmanuel Saulnier, Pascal Convert, Jana Sterbak, Chen Zhen, Jean Michel Othoniel, Jean Luc Moulène, Alain Declercq, Mona Hatoum, Roni Horn, Bourgeois, Takis, Penone, Sherrie Levine, Dietman, et même Morgane Tschiember. Il faudra d'ailleurs, concernant les artistes contemporains, introduire des nuances, indiquer leurs relations étroites avec des techniciens d'une nouvelle catégorie étant soit très proches du monde de la création élargie, soit formés aux beaux arts eux mêmes, lorsqu'ils ne sont pas aussi créateurs (Mattéo Gonnet, Glass Fabrik, les verriers du CIRVA ou du CIAV, en sont de bons exemples)…

Verre et nouvelles technologies dans la création élargie : rapports, enjeux, perspectives ?

Il se trouve que depuis quelques années – ce qui caractérise tous les domaines et notre quotidien – les mondes du verre (métiers d'art, création élargie, design, architecture...) sont affectés, percuté, caressé, par les « nouvelles » technologies : dispositifs, installations et performances combinant verre et technologies numériques sous la forme d'objets, de parois, d'écrans ; conception et fabrication numériques d'objets ou de sculptures ; expérimentations croisant métiers d'arts et technologies numériques ; œuvres questionnant symboliquement les nouvelles technologies.

Et il existe en effet de plus en plus de situations où le verre et les nouvelles technologies se rencontrent. Et alors là, ça fouille, ça expérimente, ça hybride, ça va chercher de façon transdisciplinaire du côté de l'art, de la science, des métiers d'arts, de l'ingénierie, ça fait rencontre avec le phénomène des fablabs, des makerspaces, il est question de culture digitale, ça pose des protocoles prospectifs, ça bricole, ça fait soi-même (do it yourself), ça partage, ça collabore, ça connecte, ça crée des situations, ça cherche à influer sur les savoir-faire et processus de mise en œuvre et même faire évoluer les corps de métiers, les conceptions et représentations, mais ça pense aussi, plus généralement, le rapport entre la machine, le numérique, le faire, l'esprit, la main. Pour reprendre Deleuze, ça fait bégayer. On rencontre diverses approches, sensibilités, des profils particuliers, attitudes, des artistes, des designers, des « artisans numériques », des « artistes=artisans », des makers, etc.

Citons quelques cas de figures parmi les plus connus. Markus Kayser et son Solar Sinter, une machine « créative » entièrement contrôlée par ordinateur, s'apparentant à une imprimante 3D, permettant de fabriquer des objets en fritte de verre, à partir de la chaleur du soleil et du sable du désert, qui, croisant ingénierie et artisanat, pose la question des ressources énergétiques, de la production d'objet dans certaines zones du monde, interroge les conditions et le devenir de la création et du faire, tout en créant des affects grâce à la dimension performative qu'il donne à sa démonstration. Le projet Face Saving de Matt Durran, qui se qualifie de maker, projet de « medical making », est tout à fait intéressant. L'artiste a en effet conçu des moules de nez en verre pour un laboratoire ayant développé un matériau synthétique à partir de nanotechnologies et pouvant être utilisé pour fabriquer des tissus dans le cas de reconstructions de visages. Les cellules des patients sont injectées dans le matériau synthétique, sont nourries, et une fois le matériau synthétique « vivant », il peut être greffé au patient. L'artiste a ensuite conçu des installations à partir de traces de l'expériences. Ce sont encore les dioramas de paysages urbains contenus dans des bonbonnes en verre blanc de Nandita Kumar, qui sont des «récits sensoriels», des «(éco)systèmes artificiels fonctionnant en autonomie»14New media art, Nandita Kumar interview, Neural n°49, Automne 2014, p.40.. Constitués de circuits imprimés fonctionnels et non fonctionnels, de micro panneaux solaires, de capteurs de lumière parfois d'écrans LCD miniatures, de nano-ordinateurs types raspberry pi, ces micro installations sont issues d'une réflexion concernant les effets des nouvelles technologies sur la société et l'environnement.

On citera également Geoffrey Mann, designer, qui transpose des phénomènes physiques ou naturels en sculptures en verre (entre autres) par le biais des technologies numériques, représentant par exemple des moments figés dans le temps, tels les mouvement de l'envol d'un oiseau (Flight) ou de brefs instants de la danse nuptiale d'insectes (Dogfight), ou encore qui rend visible l'impact et l'intensité d'une dispute à table, tirée du film American Beauty de Sam Mendes, en appliquant sur la vaisselle les déformations issues des variations des ondes sonores (Cross-Fire). Naturellement plus que de montrer sa capacité à capter à utiliser les outils numériques, il met l'accent de façon subtile sur la violence et ses effets, ce qui ne laissera personne insensible.

Les cas sont encore nombreux. Diego Movila, avec Broken, illustre la théorie de la vitre brisée, tout en performant la machine de précision contrôlée par ordinateur à partir de laquelle l'oeuvre a été réalisée et posant la question de la reproductibilité. Charlotte Charbonnel, Pascal Broccolicchi, Zimoun et Pe Lang, ou encore Cerith Wyn Evans s'en servent pour des installations et des dispositifs sonores. Art-Act l'emploie sous forme de contenant dans des dispositifs électroniques et numériques multidimensionnels (Viridarium / bioréacteurs de spiruline). Paul Vanouse ou Helen Pynor y ont recours dans les expériences et performances liées à la médecine et à la biotechnologie. Thierry Fournier, dans son installation Hotspot, capte et amplifie le son du verre brisé sur lequel les spectateurs marchent pour stimuler les émotions et la réflexivité, façon d'augmenter la dimension politique de l'oeuvre. Thomas Léon, quant à lui, présente avec Glass House (Un film de repérage) une installation immersive vidéo et sonore, en images de synthèse et spatialisée, sur l'architecture de verre. Sans parler des oeuvres qui intègrent des projections (sur surfaces de verre), des écrans, des tablettes, des vitrines de diffusion d'hologrammes 3D, et des Oculus Rifts que nous avons déjà abordés (verre et transparence sont deux impératifs catégoriques).

Il existe un autre monde, connexe, que les nouvelles technologies et la culture numérique impactent, qui est celui de la création en verre proprement dit15Quelques exemples : Philippe Garenc, Vanessa Cutler, Erin Dickson, Anna Mlasowsky, Hélène Varin, Célia Pascaud, Antoine Brodin, Matt Durran, Michael Eden, Annie Cattrel, Shelley Doolan, Bathsheba Grossman, Peter Houk, Michaella Nettel, Helen Pynor, Recycle Group, Tim Tate, Ione Thorkelsson, Madeline Steimle, Barbara Steinman, Angela van der Burght, Koen Vanderstukken, Richard Whiteley, Daniel Clayman, Tavs Jorgensen, Mark Zirpel, Angela Thwaites, Gayle Matthias, Shelley Doolan, Akiko Sasaki, Liz Waugh Macmanus. (où les créateurs sont formés aux techniques de transformation du verre, et parfois également formé aux beaux arts), et où l'on fait progressivement usage des technologies numériques, porté par les enjeux multiples qu'elles soulèvent : techniques, formels, plastiques, esthétiques, mais aussi enjeux liés au faire, au savoir-faire, aux procédures de mises en oeuvre. Ce monde, si nous le distinguons pour l'occasion, n'est pas si éloigné des autres pratiques, techniques, attitudes, parce qu'il les observe, les croise, et parce qu'il est souvent en interaction avec elles, mais surtout, comme on s'y attendra, parce qu'ils ont les technologies numériques en commun. La ligne de partage reste cependant souvent le «faire» et la façon de le conscientiser.

Si le tour des technologies peut être fait assez rapidement16Une série d'entretiens menée avec des artistes pour notre étude aborde, au cas par cas, les différentes technologies utilisées. (tous logiciels pour modéliser, capter, synthétiser, permettant d'aborder des formes complexes ou de les générer, imprimantes 3D, machines outils de précisions contrôlées par ordinateur permettant gain de temps et sophistication, pour prototyper, usiner, fraiser, découper, mouler, couper, découper, graver, polir, mais dont les coûts posent la question de l'accessibilité), les démarches individuelles ou collectives laissent bien présager d'un bouillonnement international.

Là encore, diverses attitudes, que nous repérons, toutes légitimes, et qui n'appellent pas de hiérarchisation. Il y a ceux qui utilisent les logiciels et machines contrôlées numériquement comme outils parmi d'autres, avec distance, comme outils s'inscrivant dans un processus de création conjointement à la main et aux techniques anciennes, pour arriver à produire des formes et des motifs singuliers (dont on remarque l'esthétique générative ou topographique) tout en gagnant en temps, en énergie, en complexité formelle (et dont les formes porteront la trace de l'usinage).

D'autres utiliseront ces technologies comme une seconde nature, totalement convaincus de leurs apports, et inventeront des procédés, des manières de faire et des méthodes originales pour la réalisation de leurs oeuvres non dénuées de sens.

D'autres encore les utilisent (et les conçoivent), de façon expérimentale, transversale, et chercheront des voies, totalement dans l'esprit du temps, proches d'une culture numérique et de ses enjeux, ou y baignant littéralement. Certains, penseront algorithmes, code, programmation, langage, données. Certains se lanceront dans la création de technologies nouvelles (par exemple une imprimante 3D en verre à chaud ; l'électro-frittage du verre, la création de techniques de moulages nouvelles par exemple en imprimant directement les moules en 3D, etc.). Certains mettront en place des situations pour des expériences particulières intégrant des appareillages spécifiques (pour capter, modéliser, enregistrer, filmer, transformer les gestes en données, etc.) dans l'optique de penser le verre, pour influer le rapport aux savoir-faire et processus de mise en œuvre et même faire évoluer les mentalités, les corps de métiers, les conceptions et représentations, et pour innerver la création (trois exemples représentatifs : le MIT glass lab, le Glass Fablab du Cerfav et le projet Heart of Glass qui s'est tenu à l'ECAL en 2014).

Engouement et grands questionnements…

Mais de façon globale, on assiste à un véritable engouement, une volonté de s'approprier ces outils pour tout ce dont ils sont porteurs (en termes technique et symbolique), une volonté d'inventer des manières d'agir originales. On sent bien l'appel de l'expérimental et du transversal, l'émoustillement que provoque l'idée que de nouvelles voies, sens, rapports à la création sont possibles. On sent bien la volonté, toutefois, de ne pas considérer seulement le faire, mais aussi le ressentir.

Associés à cet engouement, naturellement, de grands questionnements émergent : l'impérieuse nécessité d'avoir accès aux ateliers, aux logiciels et aux machines ; la question de l'utilité concrète de ces logiciels et de ces machines par rapport à ce qui pouvait être fait à la main auparavant ; la question de la mise en partage des données et de l'authenticité des créations ; la question de l'impact de ces nouvelles technologies pour l'environnement ; la critique des nouvelles technologies et ce qu'elles engagent, en termes social et politique ; et bien entendu les questions de la création et de l'adresse

Gain, perte, apports, outil, langage, activation, augmentation, limites, savoir-faire, dimensions créatives, réflexives, critiques, expérimentales ? Qu'est ce que les nouvelles technologies et le verre mettent en branle, en frottement ? Il est évident qu'il faut s'intéresser de façon complexe à ces rapports entre verre et technologies numériques au-delà des potentialités offertes par les machines outils de précision, même si, de toute évidence, la technologie influe sur le processus et informe la forme, la chargeant significativement. Car il ne suffit pas de dire simplement que les technologies numériques rendent possibles des choses qui ne l'étaient pas avant. Toute technologie active en effet les champs du politique, du social, de l'économique, contraint et libère, domine et émancipe, fabrique des besoins et déclenche des solutions. Mais dans ce cas précis, il n'y a pas que les technologies, il y a les croyances qu'elles génèrent (car elles portent leur lot de mystification) il y a la science et les ressorts du marché, il y a les empires qui sont derrière et leurs conceptions du monde, il y a également la façon dont elles semblent miraculeusement solutionner les activités humaines, attrapées au vol par des politiques sans visions. Autant de questions que nous avons tenté d'aborder lors d'une série d'entretiens qui accompagnent ce premier volet17Cf. SIO / Entretiens

Les entretiens.

 

SIO bénéficie de l'aide à la diffusion du DICRéAM, Ministère de la Culture et de la Communication, CNC, CNL. 
 
Photo : Geoffrey Mann-Crossfire-wineglass©Stuart_Johnston

Notes   [ + ]